mardi 18 mars 2008

Chantal Sébire : faut-il légaliser l'euthanasie ?

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Pensez comme on peut avoir honte parce qu'on s'imagine être défiguré par un point noir mal placé ; pensez comme on peut se plaindre de douleurs insupportables, lorsqu'on a mal à la tête ou qu'on s'est égratigné le doigt. Pensez donc au malheur absolu de cette femme, dont le visage difforme et tombant lui fait perdre toute humanité et qui souffre de l'éclatement de sa face. Vous comprendrez que vous ne pouvez pas comprendre sa douleur, et que ses souffrances sont proprement inimaginables. A quel point faut-il souffrir pour préférer la mort ? Nous, qui sommes bien portants, ne pouvons le concevoir, et c'est seulement avec humilité qu'on doit parler de cela, sans doute.

nous permette quand même de réfléchir, en pensant à elle. Aujourd'hui, mardi 18 mars, le tribunal de Grande instance de Dijon a refusé la demande d'euthanasie de Chantal Sébire, alors qu'elle souffre d'un "esthésioneuroblastome", une maladie douloureuse et mortelle. L'événement permet de reposer une question récurrente depuis l'affaire Humbert : faut-il légaliser l'euthanasie? Pour faire simple, on exposera les arguments des deux lignes de pensées qui s'affrontent ici.

§1- Rappelons que l'euthanasie signifie, étymologiquement, "la bonne mort", du grec "eu-", le bien, et "thanatos", la mort. Elle consiste à "laisser mourir" une personne pour soulager ses souffrances, lorsque son état douloureux n'offre aucune perspective de guérison. On peut distinguer l'euthanasie passive, qui consiste à suspendre les soins qui maintiennent une personne en vie, et l'euthanasie active, qui consiste à provoquer la mort d'une personne (par l'injection de quelque substance létale). On peut aussi distinguer l'euthanasie involontaire et volontaire. L'euthanasie involontaire est pratiquée par un tiers (par exemple un médecin), lorsque le malade ne dispose plus des facultés lui permettant d'exprimer sa volonté de mourir (soit parce qu'il est inconscient, soit parce qu'il n'a plus les moyens de s'exprimer). L'euthanasie volontaire est pratiquée à la demande expresse du patient, et s'apparente à une aide au suicide. Dans le cas de Chantal Sébire, on a affaire à une euthanasie active et volontaire.

justice§2- Le problème que pose l'euthanasie vient d'une ambigüité de la justice elle-même, que l'avocat de Chantal Sébire qualifie d'"hypocrisie". En effet, si l'euthanasie est interdite, on sait que l'institution judiciaire fait preuve d'une indulgence qui confine à la tolérance, voire à la dépénalisation : l'affaire Marie Humbert a débouché sur un non-lieu (les poursuites ont été abandonnées), et le dernier cas médiatisé, qui concernait le médecin Laurence Tramois et l'infirmière Chantal Chanel a abouti à l'acquittement de la seconde, et à une peine d'un an de prison avec sursis, pour la première. Autant dire, rien. En bref, les décisions de justice sont assez absurdes : elles consistent à admettre que la loi interdit l'euthanasie, tout en acceptant le fait de passer à l'acte. On comprend donc que beaucoup souhaitent voir le débat tranché, car si la liberté consiste à faire tout ce que la loi n'interdit pas, on ne voit pas bien où se situe l'euthanasie. Ajoutons que quelques rares pays ont autorisé l'euthanasie, comme la Suisse et le Danemark, ce qui ajoute à la confusion et à l'hypocrisie dénoncée par certains : en rejetant la demande de Chantal Sébire, le tribunal sait très bien qu'elle ira mourir ailleurs.

§3 - Pourquoi interdire l'euthanasie ? On pourrait d'abord penser à des arguments religieux, qui ont peu de poids dans notre société française laïcisée. L'idée, c'est que la vie d'une créature appartient à Dieu et non à elle-même, si bien qu'il lui est interdit d'en disposer à sa guise. Dieu donne la vie et la reprend, comme l'accorde Platon lui-même, dans un de ses dialogues : "si l'un des êtres qui t'appartiennent se donnait à lui-même la mort sans ton ordre, ne serais-tu pas irrité contre lui" ? (Phédon). Il y a donc l'idée d'un caractère sacré, parce que divin de la vie humaine, qui interdit à la fois le suicide et l'euthanasie. Mais si on ne croit pas en Dieu ?

§ 4- Même si l'on ne croit pas en Dieu, on admettra que la société se fonde sur le même principe, hérité du mythe fondateur des 10 commandements : "tu ne tueras point". En effet, si une vie sociale est possible, c'est grâce aux règles qui protègent les individus les uns contre les autres, et leur permet de sortir de "l'état de nature", c'est-à-dire d'une société sans lois, dans laquelle règnerait "la guerre de chacun contre tous", comme le conçoit Thomas Hobbes. L'interdit du meurtre est donc fondamental. Or, autoriser l'euthanasie active, c'est rendre la définition du meurtre très confuse, et ouvrir une brèche très dangereuse. On se souvient de l'infirmière Christine Malèvre, qui avait tué plusieurs dizaines de pensionnaires d'une maison de retraite, en prétendant avoir pratiqué l'euthanasie. Dès lors que le malade n'est plus conscient, et que son euthanasie est le fruit d'une décision de son entourage, on voit bien qu'il est difficile de faire la différence entre celui qui donne la mort par compassion (comme ce fut le cas pour Marie Humbert) et celui qui commet un meurtre, tout simplement. Mais le suicide consiste à se tuer soi-même ? Or, s'il s'agit d'une euthanasie volontaire, comme dans le cas de Chantal Sébire, ne peut-on l'autoriser ? C'est d'ailleurs avec ce genre de précision que se pratique l'euthanasie dans les pays qui l'ont autorisé : on exige le consentement expresse (et répété) du patient.

§5 - La décision du Tribunal de Dijon se comprend assez bien : on serait très mal à l'aise si la justicerousseau "autorisait" une personne à mourir ; si la société consentait à voir mourir l'un de ses membres. Comme on l'a dit, les hommes s'imposent des règles de vie commune pour sortir de l'état de guerre dans lequel serait une société sans lois. C'est donc d'abord, l'indique Hobbes, pour préserver leur vie qu'ils acceptent qu'un pouvoir leur impose des lois. Il serait donc absurde que l'Etat, dont le but est d'assurer la sécurité des individus et de les protéger, prenne la décision qui consiste à les faire mourir. Dans la même logique que Hobbes, Rousseau écrit dans le contrat social, que l'Etat (et les lois qu'il instaure), est "une forme d'association qui défend et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé". Dans ce sens, les lois protègent chaque individu des autres, mais on pourrait aussi dire qu'elles doivent protéger chaque individu de lui-même, ce qui se produit lorsqu'on interne quelqu'un pour raisons psychiatriques. En bref, la société laïque, et non seulement religieuse, admet comme principe fondateur et quasiment sacré, le respect de la personne humaine. C'est ce principe qui est au fondement de la société, ce qui signifie que ni le groupe, ni l'individu lui-même, ne peut lui porter atteinte. Et comme l'affirme Rousseau : "quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre".

§6 - Il serait donc absurde et contraire aux principes fondamentaux de la société et des règles qui en assure l'existence que celle-ci autorise l'un de ses membres à mourir. Et même, cela permettrait toutes les dérives : si le but de l'Etat n'est plus de protéger les individus, y compris contre eux-mêmes, mais qu'on autorise l'euthanasie, on peut vite se retrouver dans une politique eugéniste, où l'on élimine les personnes, parce qu'on considère qu'elles souffrent ou qu'elles sont malades. Autoriser l'euthanasie active, sans le consentement du malade et par compassion pour lui, c'est peut-être renouer avec la politique eugéniste du IIIème Reich, qui a "euthanasié" 200 000 personnes, malades mentaux, handicapés, pour les "soulager" du lourd fardeau de leurs misérables vies!

§7 - Enfin, et évidemment, il paraît contraire à la déontologie du médecin de donner la mort à un patient, conformément au serment d'Hippocrate : "je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion".

Mais si tous ces arguments sont aussi convaincants, pourquoi vouloir autoriser l'euthanasie ?

§8 - Les principes philosophiques qui s'opposent à tout cela sont plus connus, mais tout aussi forts : d'abord, contrairement à ce que voudrait un esprit religieux, l'époque actuelle a tendance à penser que la vie d'un individu lui appartient. Certes, on peut défendre le caractère sacré de la personne humaine. Mais justement, qu'est-ce qu'une personne humaine ? Comme la définit Locke, un philosophe anglais dont les thèmes sont proches de Hobbes et Rousseau, les personnes sont "des agents doués d'intelligence, susceptibles de reconnaître une loi et d'éprouver bonheur et malheur." (Essais concernant l'entendement humain) Une personne, c'est d'abord un individu capable de ressentir les choses, de souffrir et auquel on doit, par conséquent, le droit de mourir dignement. La vie humaine n'est pas la vie biologique. D'ailleurs, lorsqu'un être humain est réduit à ses seules fonctions biologiques, on dit qu'il est dans un état végétatif, rien de bien humain. Lorsqu'on parle de défendre la vie des individus, de la protéger, de la garantir, etc., on doit surtout prendre garde à définir le terme de "vie". On a dit qu'on ne devait pas porter atteinte à la personne humaine ; mais celui qui souffre, n'est plus capable de s'exprimer et a même perdu la conscience de soi (qui selon Locke, encore, définit l'homme), peut-on dire qu'il demeure une personne humaine ? Protéger la personne humaine, n'est-ce pas aussi lui éviter de tomber dans un état qui nie tout ce qui en fait un humain ?

seneque§9 - Pour conclure, et aller dans ce sens, on ne résiste pas à l'envie de laisser parler Sénèque, philosophe stoïcien du Ier siècle. Sa vie même illustre notre propos, puisqu'il s'est suicidé en se taillant les veines, après que Néron l'y avait obligé. Ainsi montre-t-il, dans la lettre à Lucilius, que ce qui importe n'est pas de vivre le plus longtemps possible ; que ce qui fait la valeur de l'existence humaine n'est pas qu'elle dure, (par des soins palliatifs, un acharnement thérapeutique, etc.). Ce qui compte, c'est ce qu'on fait de cette vie :

"Cette vie, il ne faut pas toujours chercher à la retenir, tu le sais ; ce qui est bien, ce n'est pas de vivre, mais de vivre bien. Voilà pourquoi le sage vivra autant qu'il le doit, non pas autant qu'il le peut (...) Il se préoccupe sans cesse de ce que sera la vie, non de ce qu'elle durera. S'il voit venir à lui une série de disgrâces qui bouleverseront son repos, il quitte la place (...) Il tient pour chose indifférente de se donner la mort ou de la recevoir, de mourir plus tard ou plus tôt (...) L'affaire n'est pas de mourir plus tôt ou plus tard : l'affaire est de bien ou mal mourir. Or, bien mourir, c'est se soustraire au danger de vivre mal"

"Le grand motif de ne pas nous plaindre de la vie, c'est qu'elle ne retient personne".

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