mercredi 23 mars 2011

Philosophie de Walt Disney: "miroir, mon beau miroir..." (partie 1)

Dans un sens, la philosophie de Walt Disney c'est le capitalisme, la marchandise et tout ce que détestent les défenseurs du No logo. Néanmoins, comme les classiques de Disney reprennent de nombreux contes traditionnels, il n'est pas impossible d'y trouver de grandes questions. Même si on croise parfois des nains...

Le miroir, la méchante reine et le carré ViiiP


La méchante reine de Blanche-Neige représente le type même du narcissisme: l'amour-propre et même un peu sale, puisqu'il peut carrément s'agir du désir sexuel qu'on a pour soi-même - comme le disait la chanson des années 80: "I love myself/I want you to love me/ I don't want anybody else/When I think about you/I touch myself". En fait, le conte de Blanche-Neige raconte exactement la même histoire que le mythe de Narcisse. Si on lit le texte des frères Grimm, on découvre qu'il parle beaucoup moins de Blanche-Neige que de sa marâtre. Il aurait pu s'appeler "la méchante reine" ou "la reine jalouse". A force de contempler son propre reflet dans l'eau, Narcisse en tombe amoureux et finit par mourir en se noyant. De la même manière, la méchante reine ne cesse de se mirer et de s'admirer dans son miroir. Elle est "fière et vaniteuse" et cherche à tuer Blanche-Neige, "épouvantée", "jaune et verte de jalousie", simplement parce que l'autre est plus belle. A la fin, elle se noie dans la folie, un peu à la manière de la marquise de Merteuil (Glenn Close) sur la dernière image des Liaisons dangereuses. Le fameux miroir magique et le "miroir, miroir joli" (ou "miroir, mon beau miroir"), sont les symboles de ce défaut, voire de ce vice auquel personne n'échappe. C'est, par excellence l'instrument narcissique de la relation égoïste et solitaire entre moi et moi et de toutes les illusions qu'elle produit - d'ailleurs, le miroir est "magique". On retrouve le même amour-propre dans cette débilité télévisuelle, carré ViiiP, où des gens pensent être des "personnes très importantes" parce qu'elles passent à la télé. On trouve aussi un miroir où les candidats posent la même question que la méchante reine - se rendent-ils compte que l'émission met ainsi le narcissisme qui les a conduit là? Sans doute croient-ils que la multiplication de leur image augmente leur réalité.

Alors, est-il si mauvais de se regarder? Le regard qu'on porte sur soi-même est-il nécessairement narcissique et illusoire?

Pourtant, l'histoire de Blanche-Neige précise que si le miroir est magique, c'est parce qu'il dit toujours "la vérité". Pas si illusoire que ça, donc. Après tout, ne suis-je pas le mieux placé pour me connaître? On pourrait comparer le reflet dans le miroir avec la réflexion qu'on peut avoir quand on s 'interroge sur soi-même. Pour évoquer le sentiment de culpabilité que certains devraient éprouver, on dit souvent: "est-ce que tu peux encore te regarder dans la glace?" Ce qui suppose plutôt que le regard que je porte sur moi est plus vrai que celui des autres. Je peux toujours leur mentir, jouer un personnage, mais face à moi-même et en particulier, à ma conscience morale, le mensonge n'est plus possible. Ce que les autres peuvent voir, dire ou penser de moi ne sera jamais tout à fait vrai, et je suis le seul à savoir vraiment ce que je pense, ce que je ressens, et quelles sont mes intimes convictions.

En même temps, ces pauvres candidats de télé-réalité semblent avoir du mal à savoir ce qu'ils sont puisqu'ils pensent être des "VIP" du seul fait que les autres les regardent. N'ai-je donc pas aussi besoin des autres pour me connaître?

C'est finalement ce que dit l'histoire de la méchante reine. Au moment où elle croit avoir réussi à faire tuer Blanche-Neige, on dit qu'elle "s'imaginait qu'elle était redevenue la plus belle de toutes". Et c'est bien son miroir qui lui apprend que ce n'est pas le cas. Or, si le miroir est "magique", c'est d'abord parce qu'il parle: face à lui, la reine ne se regarde donc pas elle-même, mais elle est sous le regard d'un autre. Elle sait bien que toutes les idées et sentiments qu'elle a d'elle-même peuvent être faux, illusoires ou déformés. L'histoire nous révèle ce que Sartre écrit dans l'existentialisme: l'homme "ne peut rien être sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre." Tout le monde est déjà sorti d'un examen ou d'un contrôle avec le sentiment, voire la certitude d'avoir réussi. Pourtant, on ne peut s'empêcher de demander aux camarades quelles réponses ils ont trouvées. Comme la reine demande à son miroir la confirmation de ce dont elle est certaine, nous avons l'habitude de demander aux autres la confirmation de ce que nous croyons vrai. Un moyen d'être un peu plus sûr de ne pas se tromper, c'est que les autres soient d'accord. Et cela vaut aussi pour ce que je suis: beau, "méchant" ou "jaloux" - ce sont les exemples utilisés justement par Sartre. Même celui qui pense être un grand artiste a besoin que quelqu'un d'autre lui dise. Je ne peux être certain de posséder une qualité quelconque qu'à la condition que d'autres la reconnaissent. C'est leur regard qui me montre ce que je suis.

à suivre...

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