jeudi 4 mars 2010

Délivrable

Délivrable n.m. truc qui doit avoir été fait à un moment donné, d'après un diagramme de Gantt

J'ai déjà déversé ici mon fiel sur le vocabulaire de la pseudo-science appelée gestion de projet. J'y ai également exprimé ma piètre estime pour les mots en -able. Enfin, j'ai déjà furtivement évoqué ma profonde aversion pour le mot délivrable. Il était donc absolument inévitible que ce mot fasse un jour ou l'autre son apparition dans le Dictionnaire des mots qu'existent pas (et qu'on utilise quand même). Ben voilà, ça y est, c'est aujourd'hui.

Précisons d'abord que le mot qu'existe pas et qu'on utilise quand même est bien le nom commun délivrable, pas l'adjectif délivrable, qui est aussi un mot qu'existe pas, mais qu'on utilise moins. Alors qu'à la limite, à l'extrême limite, en tant qu'adjectif, on pourrait l'admettre. Il permettrait de qualifier un prisonnier à la fin de sa peine, il permettrait surtout de trouver facilement une idée d'illustration.

Un délivrable est donc un truc qui doit être obtenu, et fourni, à la fin d'une étape du phasage (ouh qu'il est laid aussi, celui-là) d'un projet. Ce peut être un rapport, un produit, un logiciel, une fraise tagada, peu importe, il faut que ce soit du tangible et du concret. Sans délivrable, point de projet. Cette abjection vocabulistique est bien évidemment encore une fois le produit de la malheureuse francisation d'un mot anglais qui, dans sa langue d'origine, trouvait une justification assez honnête, deliverable étant issu de delivery, qui signifie accouchement ou livraison, au choix. A la rigueur, si on tient vraiment à utiliser un mot moche pour exprimer cette idée, autant choisir livrable (qu'existe pas non plus, et qu'on utilise un peu, mais nettement moins), qui présente le double avantage d'être quand même plus proche du concept en français et d'être irréprochable au niveau de l'anglicisme, liver en anglais signifiant foie ou débauché, au choix, même si on ne voit pas le rapport.

mardi 2 mars 2010

Tentative de modélisation du temps médiatique des catastrophes naturelles

Aujourd'hui, pour avoir des nouvelles du Chili, il était déjà nécessaire de se référer aux médias chiliens eux-mêmes. Si tu ne sais pas ce que signifie madrugada ou terremoto, autant dire que tu es mal barré. Hier, deux pages dans Libé, ce soir à tout casser 10 secondes au 20 H de France 2. La faute à Xynthia, qui a inondé sur le littoral français des habitations situées en zone inondable (c'est-à-dire dont on savait pertinemment qu'elles pouvaient être inondées) ? Pas forcément. Le temps de vie médiatique des catastrophes naturelles obéit nécessairement à une loi mathématique. Il convient donc de chercher à établir laquelle, et de chercher à vérifier le modèle qui sera proposé en estimant la date à partir de laquelle on n'entendra plus parler des dégâts de la tempête Xynthia.

En première approximation, les journalistes étant ce qu'ils sont, à savoir nombrilistes et sensationnalistes (dans l'ordre alphabétique, sans préjuger de la préséance d'une caractéristique sur l'autre), on pourrait intuitivement penser que le retentissement d'un évènement de cet ordre est à la fois proportionnel au nombre de victimes n et inversement proportionnel à la distance de l'évènement au siège de la rédaction, que nous établirons pour les besoins de la démonstration à Paris (en même temps, on n'est pas loin de la vérité) d. Pour les besoins de la modélisation, il convient de préciser que l'Aiguillon-sur-Mer, Concepcion et Port-au-Prince sont situés respectivement à 392, 11999 et 7348 km de Paris. C'est très précis, mais on peut se permettre la précision, une distance c'est indiscutable, il y a des étalons au Pavillon de Breteuil, c'est pas pour rien. Soit donc d la distance du centre de la catastrophe naturelle à la machine à café de la rédaction. L'établissement de n pose plus de difficultés. On ne sait jamais précisément comment dénombrer les victimes, surtout à chaud. On devra donc se contenter ici d'approximations, posons donc respectivement n = 52, 800 et 220000. Considérons enfin qu'on a parlé pendant une vingtaine de jours d'Haiti et que pour le tremblement de terre au Chili, 4 jours semble un maximum. Soit donc respectivement j = x, 4 et 20. Le problème consiste donc à estimer la valeur de x, soit le nombre de jours dont on parlera des conséquences de Xynthia aux informations.

Les données étant maintenant connues, il convient de chercher à établir le modèle. Les journalistes étant, une fois de plus, ce qu'ils sont, on se contentera de chercher à établir des relations linéaires, on ne va tout de même pas commencer à parler de logarithmes ou de polynômes. Sur base des données avérées pour les tremblements de terre du Chili et d'Haiti, une simple régression linéaire selon l'hypothèse reposant sur le double postulat du nombrilisme et du sensationnalisme conduit à l'équation j = 0,535*n/d + 3,964. Par suite, selon ce modèle, on ne devrait parler de la tempête en France que pendant 4,03 jours. c'est manifestement impossible, cela signifierait que jeudi il n'y aurait déjà plus aucun titre dessus. Impensable. Ce modèle n'est donc pas correct.

Imaginons dès lors un modèle inverse, où le temps médiatique de la catastrophe serait à la fois proportionnel à d et inversement proportionnel à n. On aboutirait alors à un temps de traitement de Xynthia de l'ordre de 12 jours. Si le résultat semble plausible, la justification du modèle en revanche ne semble pas évidente. De plus, le modèle impliquerait que si la tempête avait fait moins de 21 victimes en France, on aurait cessé d'en entendre parler avant même qu'elle se produise, ce qui est inepte.

Cette tentative de modélisation se solde donc par un échec patent, ce qui signifie surtout, ne nous leurrons pas, qu'il est illusoire de vouloir construire un modèle sur seulement deux éléments, mais pas nécessairement que les postulats de base quant aux caractéristiques des journalistes seraient incorrects. Il faudra donc attendre de nouvelles catastrophes afin de disposer de données suffisantes pour établir quelque chose de solide. Ne nous affolons pas, ça va bien finir par arriver.

En illustration, quelques jolies photos du Chili (Santiago, Valparaiso et Papudo), parce que des photos jolies de là-bas, on n'en a pas vu beaucoup depuis samedi, et des photos tout court, on n'en reverra pas avant longtemps.
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