mardi 22 novembre 2011

Le meurtre d'Agnès et le fantasme Minority Report

Bien sûr que le meurtre d’Agnès au Chambon-sur-Lignon est horrible : violée, tuée et brûlée par un adolescent déjà incarcéré pour viol pendant quatre mois. Pourquoi ne pas l’avoir gardé en détention préventive en attendant le procès de son crime précédent ? Et qu’est-ce qu’il faisait dans un internat de jeunes filles ? Pourquoi, au moins, ne pas avoir prévenu le lycée-collège du passé judiciaire du garçon ? Bref, on aurait sans doute pu prendre quelques mesures de prudence.

En même temps, Mais les plaintes deviennent très étranges quand on dit que les experts psychiatres se sont trompés, ou qu’ils n’ont pas bien évalué la « dangerosité » de l’adolescent, puisqu’ils l’ont jugé « réinsérable » - comme on dit avec un mot qui n’existe pas. Alors, certains font remarquer que la psychiatrie n’est pas une science exacte et qu’effectivement, elle peut se tromper. Mais se tromper sur quoi ? On voudrait que les psychiatres soient des experts de l’avenir, que leur science consiste à prévoir, et même prédire les actes futurs d’un individu.

C’est exactement ce qui passe dans le film de Spielberg Minority Report : la police dispose de trois experts-médiums qui peuvent « voir » les crimes avant qu’ils ne soient commis. Ce sont les « précogs » (sans doute du latin cogito, « je pense », et ici : je vois par la pensée ce qui va se passer avant que ça ne se passe). Du coup, la police arrête les criminels avant qu’ils ne commettent leurs crimes. Ce qui est assez étonnant, c’est que cette histoire de science fiction est censée faire peur. A première vue, un monde dans lequel on pourrait savoir à l’avance qu’un crime sera commis, n’est ni possible, ni souhaitable. Ce n’est pas possible, parce que le futur n’est pas écrit, et qu’on suppose que les individus agissent librement. Ce n’est pas souhaitable, surtout, pour deux raisons : d’abord, ça veut dire qu’on pourrait arrêter et condamner les gens alors même qu’ils n’auraient encore rien fait. Et donc, ils seraient innocents. Ensuite, parce qu’on considèrerait, de fait, qu’ils ne sont pas libres de leurs actes, et ne peuvent rien changer à leur avenir. Quand on regarde le film, c’est très dérangeant. D’ailleurs, on est un peu soulagé en découvrant que les précogs peuvent se tromper (notamment à propos du héros, Tom Cruise). On apprend qu’il existe justement des « minority reports » ou « rapports minoritaires », c’est-à-dire quelques prédictions des « précogs » qui se sont révélées fausses. On est soulagé, parce que ça veut dire que l’avenir n’est pas écrit, et qu’il subsiste toujours une part d’imprévisibilité, et donc, de liberté, dans la vie de chacun.

Or, il est étonnant que ce qui fait peur et soulage dans ce film soit exactement l’inverse de ce qu’on voudrait quand on parle du meurtre d’Agnès. On voudrait justement que les experts-psychiatres puissent prédire l’avenir, et on a peur qu’ils se trompent. Sans se rendre compte de ce que tout ça implique : qui voudrait vivre dans un monde où on peut être arrêté et enfermé , non pas pour des actes qu’on a commis, mais pour des actes qu’on pourrait commettre dans l’avenir, alors que chacun revendique sans doute le droit d’être reconnu comme un individu libre de ses actes ? C’est pourtant ça qu’on appelle la « dangerosité » : la possibilité ou la probabilité qu’a un individu de commettre un crime.

Il faut sans doute penser à toutes ces conséquences quand on réclame des mesures supplémentaires pour prévenir l’avenir. Ce qui est dangereux, au fond, c’est de vouloir faire des lois en réagissant un peu trop vite à des faits divers tragiques, dramatiques, mais rares. Bref, dans quel monde voudrait-on vivre ? Il n’est pas certain que ce soit le monde de Minority Report.

mardi 6 septembre 2011

Les chroniques philo sur le Mouv': DSK ou le retour du fils prodigue

Comment expliquer que le retour de DSK soit l’événement du week-end ? On nous annonce pourtant un plan de rigueur qui devrait intéresser tout le monde (vu que c’est nous qui paye). Mais non : les journalistes et les photographes se lèvent à pas d’heure pour accueillir DSK à l’aéroport, avant de nous dire qu’il rentre au numéro 13 de la place des Vosges. Qu’est-ce qu’on en a à faire ? Bref, malgré les tentatives des autres politiques pour nous expliquer qu’il s’agit d’un non-événement, d’une affaire privée qui ne change rien à rien, il a encore piqué la vedette à tout le monde.

En fait, le retour de DSK, c’est un peu le retour du fils prodigue. Vous connaissez peut-être l’histoire – ou pas, d’ailleurs. D’abord, on parle bien du retour du fils prodigue et non pas du fils « prodige » comme on l’entend parfois ; ça veut dire, le fils qui dépense beaucoup. Il s’agit d’une parabole racontée par Jésus dans l’évangile selon Saint-Luc. « Un homme avait deux fils » : le plus jeune demande à son père sa part d’héritage et s’en va « pour un pays lointain » dilapider sa fortune « avec des prostituées ». Mais il « se trouva fort dépourvu quand la bise fut venue ». Et après avoir tout perdu, le fils revient chez son père, rongé par la honte et le remords. Pourtant, son père l’accueille à bras ouverts, lui fait des cadeaux et organise une fête pour son retour. Du coup, l’autre fils qui s’était toujours montré travailleur et obéissant est dégoûté. Et là, on pense aux Etats-Unis, le « pays lointain » de DSK, à la fortune qu’il a dépensée et à ses déboires judiciaires. Et comme le fils prodigue, les médias lui font la fête, impatients d’entendre sa première déclaration comme s’il s’agissait de la parole du Christ.

Quelle est la morale de l’histoire ? À l’origine, la parabole parle de miséricorde, ou de pardon : savoir accueillir la brebis égarée qui rentre au bercail et se repend. Mais on pourrait penser qu’il n’y a pas de morale et aucune justice, puisque le fils ingrat est plus récompensé que l’autre. Alors, « éclatez-vous ! » Comme dirait Jésus. Tandis que la plupart des responsables politiques font tout pour montrer qu’ils s’intéressent aux problèmes des français, on ne parle que de l’irresponsable DSK qui s’éclate aux States.

Cela dit, on peut y voir la dissolution de la politique dans la société du spectacle, lorsque l’image importe plus que les idées. Les responsables politiques jouent aux peoples dans les émissions de divertissement. Faire de la politique ne consiste pas à agir pour le bien commun ou même à en parler, mais simplement, à raconter des histoires pour créer un personnage. On vote pour ses gouvernants comme on vote pour des candidats de télé-réalité – « qui restera dans la maison des secrets cette semaine ? » On ne distingue plus vraiment les personnes politiques des héros de séries TV. A ce jeu là, DSK n’est pas mauvais : depuis des mois, on l’a vu vivre dans une série américaine et aujourd’hui, on attend les prochains épisodes. On voudrait nous dire que c’est une affaire privée qui ne regarde pas la politique. Le problème, c’est qu’on mélange les deux depuis bien longtemps. Alors, « qui restera à l’Elysée cette année ? »


Les chroniques philo sur le Mouv', du lundi au vendredi à 7h38, dans le 7-9 d'Amaëlle Guiton.

lundi 15 août 2011

Garantie soleil: et pourquoi pas une assurance pour quand on a raté sa vie, pendant qu'on y est ?

A l’heure du bilan météorologique plutôt très catastrophique de cet été, on voit fleurir les articles et reportages sur le thème : « que faire de ses vacances à Quimper quand il pleut ? » D’abord, il fallait pas aller à Quimper. Ensuite, on n’a qu’à prendre un bouquin. Surtout, on apprend que depuis 2009, il existe notamment chez Pierre & Vacances une assurance contre le mauvais temps ou « garantie soleil » : si vous avez moins de 3 jours de beau temps en une semaine, on vous rembourse.


Pourquoi pas une assurance pour quand on a raté sa vie, aussi ? Genre : « garantie belle vie, l’assurance d’une vie réussie ».

Alors, vous me direz : qu’est-ce que réussir sa vie ? Ça dépend des goûts. Mais le temps aussi, ça dépend des goûts : si y a eu un nuage, un moment, ça compte ? Et puis, la pluie, c’est le beau temps des agriculteurs qui doivent sans doute avoir contracté des assurances contre la sécheresse ou « garantie pluie ». Certains supposent même que la baisse du nombre de tués sur les routes en juillet 2011 est due à la pluie qui renforce la vigilance des conducteurs. Donc, en un sens, la pluie est elle-même l’assurance vie des automobilistes.

Surtout, on s’étonne sur cette tendance à vouloir s’assurer de tout. À la limite, on peut assurer les gens contre des catastrophes naturelles. Quand la satisfaction des besoins les plus élémentaires est en jeu : perdre sa maison, ses moyens de subsistance, etc. Quand c’est une question de vie ou de mort, quoi ! Mais s’assurer contre le mauvais temps ou les « caprices du Ciel » ? C’est un caprice de touriste. D’abord, au même moment, des millions de personnes sont menacées par la famine en Afrique. Et nous, on contracte des assurances contre le « mauvais temps » ? Mauvais, parce qu’on ne va pas pouvoir aller à la plage et qu’on va s’ennuyer. Voilà : on veut une assurance contre l’ennui.

Cette assurance « beau temps », c’est le signe de notre volonté et de notre incapacité à tout maîtriser. Il y a bien longtemps que les hommes tentent de comprendre et de maîtriser les phénomènes de la nature. Par des forces divines, d’abord, qu’on croit pouvoir influencer par des prières, des offrandes, voire, des sacrifices. Depuis Descartes et les progrès de la science, les hommes ont tendance à se croire « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ils croient d’abord que l’ensemble de la nature est à leur service : la montagne pour faire du ski, la mer pour le bateau et les œufs de poule pour les gâteaux. Ensuite, comme ils pensent effectivement que la nature a été faite pour eux – par un Dieu ? – ils ne comprennent pas et n’admettent pas qu’elle peut leur nuire ou plutôt, que le cours naturel des choses peut se développer sans en avoir rien à carrer de ce qu’en pensent les hommes. Malgré Copernic et Darwin, on voudrait rester le centre du monde et on ne supporte plus le naturel de la nature. Le temps, le climat et toutes autres choses nous dépassent. On ne veut pas le croire et on « s’assurent » contre le mauvais temps. C’est la nouvelle religion : il n’y a plus de Dieu qui produit les phénomènes naturels. Mais comme la plupart des gens sentent bien que ça les dépasse, ils voudraient quand même, comme toujours, trouver un responsable. Les compagnies d’assurance sont une sorte de nouvelle église : « nous vous garantissons des vacances réussies », un peu comme on peut promettre le paradis à ses fidèles. Bref, malgré les progrès des sciences et des techniques, les mentalités n’ont pas changé.

vendredi 24 juin 2011

TAIS-TOI ET DOUBLE! Philosophie du Code de la route

"Ce qui ne me tue pas me rend tétraplégique"

En librairie


Pourquoi y a t-il toujours des bouchons sur ma route à moi ? Et pourquoi suis-je le seul à savoir conduire ? Sur la route, on peut se laisser aller à toutes nos tendances : l’égoïsme, le sentiment de puissance, la haine des autres, la diplomatie ou la colère.
La conduite automobile est révélatrice de notre existence en général. Et une philosophie du Code de la route, un bon moyen de faire de la philosophie tout court : la liberté, l’État, la morale, sont des notions abstraites qui deviennent très concrètes au coin d’un rond-point ou au détour d’un feu rouge. Voici le seul livre qui vous fera rire même lorsque vous aurez perdu tous vos points.



" Sur une route nationale qui traversait une petite ville, j’ai vu que la vitesse était soudain limitée à 30 km/h. C’est peu. J’ai bien essayé. J’ai ralenti, ralenti pour rester au plus près de la limite et franchement, c’est vraiment très lent ! Sur le moment, j’ai bien eu le sentiment d’être l’automobiliste le plus absurdement obéissant de toute la création. Pas un chat, pas une voiture, pas un piéton dans ce bled paumé, et moi qui me traîne à 30 km/h pour respecter le code de la route. Enfin, à peu près à 30 km/h. Quelques jours plus tard, j’ai appris par la poste que je m’étais fait flasher à 37, ce qui, d’après le ministère de l’intérieur de la République Française, mérite que je perde 1 point sur mon permis et 90 euros d’amende ! Franchement, ça énerverait n’importe qui, non ? Pendant que certains font les quatre voies sur l’autoroute sans être inquiétés, que le ministre lui-même grille les feux impunément, on me verbalise pour rien. Quelle différence ça fait, 30 ou 37 km/h ? On aurait dû me filer une médaille à la place d’un p.-v., pour avoir été le conducteur le plus lent de toute la journée ! "

jeudi 23 juin 2011

Philosophie des radars "pédagogiques"

Les gens refusent les radars et revendiquent le droit de mourir dans la stupidité.

L'intérêt général, la conservation même de la vie de chacun exige que l'on retire les panneaux signalant la présence de radars - car, en général, dès qu'on aperçoit ce genre de panneau, on pile, et on rétrograde de 180 à 80 km/h en 3 s. Mais la mesure est tellement impopulaire que le ministre a fini par trouver un moyen terme - très moyen : les radars "répressifs" seront précédés par des radars "pédagogiques". En bref, on ne prévient plus, mais on donne un indice. (Mais chut!)

Comme on a pu le noter dans la Philosophie du Code de la route, ce qui est étonnant dans toutes ces polémiques, c'est la notion de "prévention", de"pédagogie". On voit assez de pubs où on nous vend des voitures "de rêve" (en citant même Shakespeare pour la Giulietta) : "sans coeur nous ne serions que des machines". Et sans cerveau ? Les voitures actuelles se veulent "suréquipées", saturées des moyens technologiques les plus au point: ABS, GPS, clim', mon cul sur la commode, etc. Bref, tout un attirail qu'on ne ne saurait confier qu'à des grandes personnes. Mais non, pendant qu'on joue les grands, les riches et les puissants, on continue à pleurnicher et à réclamer plus de "pédagogie": on est assez grand pour s'acheter un 4x4, un crossover, toutes sortes de monstres mécaniques pour montrer qu'on est "quelqu'un", mais quand il s'agit de respecter les règles, on a manifestement autant de sagesse et de conscience qu'un gamin de moins de 7 ans.

Il y a une sorte de contradiction entre ces voitures suréquipées pour grandes personnes et cette demande de "pédagogie" et d'indulgence face à la loi. Un peu comme si on mettait un enfant au volant d'un Hummer. La technique offre les moyens aux conducteurs d'être toujours plus irresponsables - en leur donnant même des détecteurs de radars- un peu comme elle permet à certains de photographier les sujets du BAC avant l'heure.

Bref, il faudrait savoir : on est un grand qui peut conduire une grosse voiture suréquipée, et alors, on est un grand - on sait se tenir, on conduire, rouler raisonnablement - ou alors, on est un enfant qui a besoin de "pédagogie", de "prévention". Alors, on doit s'en tenir à la bicyclette avec les petites roues.

Des radars "pédagogiques"? Dites, sur votre grosse bagnole suréquipée, y a pas un compteur de vitesse?

samedi 11 juin 2011

On peut être poète et cohérent, bordel ! -2

La dénonciation des incohérences dues à la fainéantise de l'homme de lettres qui tente de la dissimuler sous le pauvre vernis de la liberté du poète est un combat sans fin. On l'a vu ici, même les plus grands se sont rendus coupables d'abjections de ce type. Quelques moins grands aussi, bien évidemment.

Ainsi, le groupe de R'n'B français Tragédie, dans son hommage subtilement mixte au Tommy de The Who et au Roméo et Juliette de Shakespeare sobrement intitulé Hey Ho assène sur une musique envoutante ces paroles limpides "Est-ce que tu m'entends ? Hey ho ! Est-ce que tu me sens ? Hey ho ! Touche-moi je suis là, Hey ho, ho ho ho ho ho ho !". Le parallèle avec Tommy est évident, le leitmotiv de cet opéra rock étant le fameux "See me Feel me Touch me Heal me". Jusqu'ici rien de bien incohérent ne survient dans l'analyse du texte de Tragédie, mais le refrain doit être resitué dans le contexte global du propos de la chanson pour qu'on en saisisse bien les tenants et les aboutissants.

Si dans See me feel me la mère de Tommy s'adresse désespérément à son enfant rendu aveugle sourd et muet par le traumatisme de l'assassinat de son père, dans Hey ho le locuteur s'adresse, ainsi que le premier couplet le laisse clairement entendre, désespérement à sa dulcinée derrière sa fenêtre, lui-même étant en bas dans la rue (on voit donc bien ici le parallèle avec Roméo et Juliette) : "Ca fait longtemps, en bas de ta fenêtre, J'appelle vainement mais personne ne répond, Fais juste un signe pour montrer que t'es là Ho yé ho ho ho ho ho". On passera sur l'élision du qu' attendu devant l'en-bas, licence destinée à équilibrer la ryhtmique à l'instar du mythique "j'sais pas q'est-ce qui s'passe" dans le Femme like U de K-Maro, autre figure du R'n'B à la française du début de ce siècle, pour insister sur le sens du texte.

Tel Roméo interpellant Juliette, Tizy Bone (ou Silky Shai, il est difficile de discerner lequel des deux duettistes s'exprime), s'adresse d'en bas de [sa] fenêtre à celle qu'on imagine être sa chère et tendre (et qui, contrairement à Juliette, ne lui répondra pas, et c'est sans doute là qu'est la tragédie). Donc, Tizy Bone est dans la rue, et machine (on ne connait pas son nom) est, a priori, derrière sa fenêtre, dans son appartement. On ne sait pas à quel étage, mais j'imagine qu'elle n'est pas au rez-de-chaussée, car dans ce cas Tizy Bone s'adresserait à elle non pas d'en bas de [sa] fenêtre mais plutôt de devant sa fenêtre. Et c'est là que je m'insurge. Car si l'on comprend bien qu'il lui demande si elle l'entend, voire même si elle le sent, comment peut-il imaginer qu'elle pourrait le toucher ? Même si elle était au premier étage, il lui faudrait des bras de deux mètres, pour le toucher ! Hey ! Ho ! N'importe quoi ! On peut être poète et cohérent, bordel !

mercredi 8 juin 2011

Philosophie de Walt Disney: le complexe de Robin des Bois

L'interprétation des rêves

Savez-vous comment Robin des Bois parvient à libérer ses amis de prison dans le dessin animé de Walt Disney? Il vole les clés au Shérif de Nottingham. Comment? Il attend la nuit. Le shérif qui garde les clés de la prison autour de sa ceinture est endormi, si bien que sa vigilance est affaiblie. D'ailleurs, pour l'endormir un peu plus, Robin des bois chante une berceuse. Mais ça ne suffit pas: on imagine ce qui pourrait se passer si le shérif se réveillait tout à coup et voyait robin des bois en train de lui voler ses clés. Alors, Robin des bois doit se déguiser en vautour pour prendre l'apparence des gardes. Quand le shérif ouvre un oeil distrait, il croit reconnaître l'un de ses hommes et ne réagit pas.

Or, c'est de la même manière que Freud interprète la signification des rêves, bien qu'il n'ait jamais vu ce dessin animé. On a souvent du mal à expliquer ses propres rêves: certains sont incohérents et d'autres représentent des scènes si gênantes qu'on ne les a jamais racontées à personne. Pourtant, d'après Freud, ce sont bien mes désirs qui s'expriment dans mes rêves ou plutôt, les désirs de mon Inconscient. Et s'ils sont inconscients, c'est parce qu'ils sont inavouables ou inacceptables pour ma conscience; c'est parce que, d'une manière ou d'une autre, je les ai refoulés. Mais tout le monde sait que ces pensées que je refuse cherchent à se rappeler à moi, notamment dans le fameux lapsus révélateur, qui conduit certaines à parler de "fellation" à la place "d'inflation". Et c'est surtout dans le rêve que ces désirs, pensées se révèlent le plus couramment et facilement.

D'abord, parce que dans le sommeil, le censure qui a pour fonction de refouler les pensées inacceptables - comme le ferait un videur de boîte de nuit -, est moins vigilante. Tout comme le shérif qui dort. Et les désirs ou pulsions inconscients, à l'image de robin des bois, parviennent plus facilement à la conscience. D'ailleurs, la première technique adoptée par Freud pour amener ses patients à exprimer leurs pensées inconscientes était l'hypnose, pareille à celle que pratique robin des bois en chantant une berceuse au shérif: le mécanisme est toujours le même, en affaiblissant la vigilance de la censure, on permet aux indésirables de se montrer.

Mais comme dans le dessin animé, les désirs doivent quand même se déguiser, sous peine de réveiller la censure. C'est ce que Freud appelle le travail onirique - relatif au rêve. Ainsi, le contenu manifeste du rêve, l'histoire dont on peut se souvenir et qu'on peut raconter au réveil, n'est pas le contenu réel du rêve, qui est latent, c'est-à-dire caché. Il faut interpréter le rêve pour comprendre quels désirs ou pensées s'y sont exprimés. Selon Freud, il existe de nombreuses techniques de déguisement, la principale étant sans doute la symbolisation. Les images que je me représente dans mes rêves sont les symboles de mes désirs et n'ont pas un sens littéral: par exemple, les rêves d'envol ou de vol on à voir avec la sexualité - comme l'exprime la formule, "aller au 7ème ciel. Les rêves de chute se réfèrent à l'enfance et rappellent les jeux d'enfants, tourniquets, toboggan, etc. Quand on rêve qu'on perd ses dents, c'est un symbole de castration et si on rate un train, c'est qu'on cherche à se rassurer vis-à-vis de sa crainte de mourir - le départ du train, c'est ma mort (il est parti, il nous a quittés, etc.), et le rater signifie: "ne t'inquiète pas, ce n'est pas pour tout de suite.

Freud n'a jamais vu Robin des bois. Quant à savoir si Walt Disney a lu Freud, c'est une autre histoire.

samedi 9 avril 2011

Philosophie de Walt Disney: "miroir, mon beau miroir..." (partie 2)

Le miroir de la reine et le portrait de Dorian Gray

Quand je me regarde dans le miroir, mon reflet n'est pas vraiment moi. De toute façon, l'image est inversée. Ce n'est qu'une image, un reflet, une ombre. D'ailleurs, la méchante reine ne se voit même pas dans son miroir magique. Elle voit toujours quelqu'un d'autre ; le miroir, souvent représenté sous la forme d'un visage masculin. N'est-ce pas toujours le cas? Sartre dit en ce sens que la relation qu'on a avec soi-même implique toujours le fait de "ne pas être sa propre coïncidence". Derrière cette formule obscure, il y a l'idée qu'il est sans doute bien difficile de se voir tel qu'on est et quand on essaie de se regarder "en face", on voit toujours quelqu'un d'autre ; celui qu'on voudrait être, celui qu'on croit être ou celui qu'on était. Pensons à la fameuse scène de Taxi driver quand de Niro se regarde dans la glace, avec son flingue - "you're talking to me?" On ne peut pas se regarder en face; physiquement, je veux dire. On ne peut regarder que son reflet qui n'est plus tout à fait soi-même.

Même si le miroir prétend dire toujours la vérité, il se trompe donc un peu: la méchante reine n'est pas si "belle" que ça, puisqu'elle est méchante. Quand elle apporte une pomme empoisonnée à Blanche-Neige, elle croit sans doute s'être enlaidie, mais c'est plutôt son vrai visage qu'elle montre alors - aussi laide que ces candidats de télé-réalité qui, décidément, ne sont pas des belles personnes.
D'ailleurs, c'est sans doute au sens moral que Blanche-Neige est, selon le miroir, plus belle que sa belle-mère. Physiquement, on n'en est jamais convaincu. Blanche-Neige est plutôt nuche-nuche et pas forcément très "belle". C'est que la beauté s'entend en plusieurs sens. Dans Le Banquet, Platon affirme ainsi que celui qui tombe amoureux d'un beau corps, doit comprendre que c'est la beauté de l'âme qui s'y reflète. Et ce qui peut être vraiment beau, c'est-à-dire bon, moral, ce sont des actes, des paroles ou des lois. D'ailleurs, quand quelqu'un fait quelque chose de mal, on dira volontiers: "ce n'est pas beau ce qui tu as fait" ou "c'est vilain!" Dans cette mesure, la beauté de la reine face à son miroir se réduit à l'apparence de son corps, tandis que son apparence de vieille femme reflète ce qu'elle est vraiment. C'est le miroir de son âme.
Et là, on aurait du mal à ne pas évoquer le roman d'Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, qui reprend le thème du miroir ou de l'image comme reflet de l'âme et de l'intériorité. Vous connaissez peut-être l'histoire: le jeune homme fait peindre son portrait et par la suite, la peinture aussi "magique" que le miroir de la méchante reine, vieillit à la place de Dorian Gray qui reste jeune, tandis que tous les autres personnages fanent avec le temps. C'est la partie la plus "fantastique", spectaculaire de l'histoire. Mais l'intérêt n'est pas tellement que Dorian Gray reste éternellement jeune - comme le voudrait sans doute la marâtre de Blanche-Neige. C'est plutôt que son portrait soit le reflet de son âme. Ce qui , au départ, n'est qu'une image, une copie, une représentation de l'apparence physique de Dorian Gray, se révèle être l'expression, la manifestation ou l'apparition de son intériorité. Plus que son vieillissement, c'est son côté sombre, sa déchéance morale qui se manifeste dans ce portrait. tandis que tous les autres personnages, hommes et femmes, sont amoureux de sa beauté physique, il conserve en secret son portrait qu'il regarde de temps en temps. Ce sont dans ces moments-là qu'il se retrouve effectivement "face à lui-même". La laideur, la monstruosité - terrifiante dans le film de 1945 - du personnage apparaît sur le portrait qui, comme le miroir magique, dit la vérité. Personne d'autre que Dorian Gray n'a accès au tableau. C'est sa conscience morale, le regard qu'il porte sur lui quand il ose se regarder en face, et qu'il a beaucoup de mal à supporter. Quand il ne regarde pas la toile, il peut continuer à mentir aux autres et à lui-même. Il est décidément bien difficile de se voir tel qu'on est.

mercredi 23 mars 2011

Philosophie de Walt Disney: "miroir, mon beau miroir..." (partie 1)

Dans un sens, la philosophie de Walt Disney c'est le capitalisme, la marchandise et tout ce que détestent les défenseurs du No logo. Néanmoins, comme les classiques de Disney reprennent de nombreux contes traditionnels, il n'est pas impossible d'y trouver de grandes questions. Même si on croise parfois des nains...

Le miroir, la méchante reine et le carré ViiiP


La méchante reine de Blanche-Neige représente le type même du narcissisme: l'amour-propre et même un peu sale, puisqu'il peut carrément s'agir du désir sexuel qu'on a pour soi-même - comme le disait la chanson des années 80: "I love myself/I want you to love me/ I don't want anybody else/When I think about you/I touch myself". En fait, le conte de Blanche-Neige raconte exactement la même histoire que le mythe de Narcisse. Si on lit le texte des frères Grimm, on découvre qu'il parle beaucoup moins de Blanche-Neige que de sa marâtre. Il aurait pu s'appeler "la méchante reine" ou "la reine jalouse". A force de contempler son propre reflet dans l'eau, Narcisse en tombe amoureux et finit par mourir en se noyant. De la même manière, la méchante reine ne cesse de se mirer et de s'admirer dans son miroir. Elle est "fière et vaniteuse" et cherche à tuer Blanche-Neige, "épouvantée", "jaune et verte de jalousie", simplement parce que l'autre est plus belle. A la fin, elle se noie dans la folie, un peu à la manière de la marquise de Merteuil (Glenn Close) sur la dernière image des Liaisons dangereuses. Le fameux miroir magique et le "miroir, miroir joli" (ou "miroir, mon beau miroir"), sont les symboles de ce défaut, voire de ce vice auquel personne n'échappe. C'est, par excellence l'instrument narcissique de la relation égoïste et solitaire entre moi et moi et de toutes les illusions qu'elle produit - d'ailleurs, le miroir est "magique". On retrouve le même amour-propre dans cette débilité télévisuelle, carré ViiiP, où des gens pensent être des "personnes très importantes" parce qu'elles passent à la télé. On trouve aussi un miroir où les candidats posent la même question que la méchante reine - se rendent-ils compte que l'émission met ainsi le narcissisme qui les a conduit là? Sans doute croient-ils que la multiplication de leur image augmente leur réalité.

Alors, est-il si mauvais de se regarder? Le regard qu'on porte sur soi-même est-il nécessairement narcissique et illusoire?

Pourtant, l'histoire de Blanche-Neige précise que si le miroir est magique, c'est parce qu'il dit toujours "la vérité". Pas si illusoire que ça, donc. Après tout, ne suis-je pas le mieux placé pour me connaître? On pourrait comparer le reflet dans le miroir avec la réflexion qu'on peut avoir quand on s 'interroge sur soi-même. Pour évoquer le sentiment de culpabilité que certains devraient éprouver, on dit souvent: "est-ce que tu peux encore te regarder dans la glace?" Ce qui suppose plutôt que le regard que je porte sur moi est plus vrai que celui des autres. Je peux toujours leur mentir, jouer un personnage, mais face à moi-même et en particulier, à ma conscience morale, le mensonge n'est plus possible. Ce que les autres peuvent voir, dire ou penser de moi ne sera jamais tout à fait vrai, et je suis le seul à savoir vraiment ce que je pense, ce que je ressens, et quelles sont mes intimes convictions.

En même temps, ces pauvres candidats de télé-réalité semblent avoir du mal à savoir ce qu'ils sont puisqu'ils pensent être des "VIP" du seul fait que les autres les regardent. N'ai-je donc pas aussi besoin des autres pour me connaître?

C'est finalement ce que dit l'histoire de la méchante reine. Au moment où elle croit avoir réussi à faire tuer Blanche-Neige, on dit qu'elle "s'imaginait qu'elle était redevenue la plus belle de toutes". Et c'est bien son miroir qui lui apprend que ce n'est pas le cas. Or, si le miroir est "magique", c'est d'abord parce qu'il parle: face à lui, la reine ne se regarde donc pas elle-même, mais elle est sous le regard d'un autre. Elle sait bien que toutes les idées et sentiments qu'elle a d'elle-même peuvent être faux, illusoires ou déformés. L'histoire nous révèle ce que Sartre écrit dans l'existentialisme: l'homme "ne peut rien être sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre." Tout le monde est déjà sorti d'un examen ou d'un contrôle avec le sentiment, voire la certitude d'avoir réussi. Pourtant, on ne peut s'empêcher de demander aux camarades quelles réponses ils ont trouvées. Comme la reine demande à son miroir la confirmation de ce dont elle est certaine, nous avons l'habitude de demander aux autres la confirmation de ce que nous croyons vrai. Un moyen d'être un peu plus sûr de ne pas se tromper, c'est que les autres soient d'accord. Et cela vaut aussi pour ce que je suis: beau, "méchant" ou "jaloux" - ce sont les exemples utilisés justement par Sartre. Même celui qui pense être un grand artiste a besoin que quelqu'un d'autre lui dise. Je ne peux être certain de posséder une qualité quelconque qu'à la condition que d'autres la reconnaissent. C'est leur regard qui me montre ce que je suis.

à suivre...

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