lundi 14 décembre 2009

Qu'est-ce que l'identité nationale?

Bien sûr, on peut toujours remarquer que le débat sur l'identité nationale est une idée lancée en forme de leurre pour occuper les éditorialistes et autres journaleux qui, d'ailleurs, n'ont pas manqué de mordre à l'hameçon. Du coup, on pourrait estimer qu'il n'y a pas lieu de débattre.

Alors, plutôt que de discuter, faisons un peu de philosophie en revenant aux fondamentaux, en se demandant tout simplement: "qu'est-ce qu'une Nation?" Or, cette simple question révèle déjà les problèmes qui se posent à tous ceux qui cherchent à penser la notion "d'identité nationale", et ce, dans les trois définitions successives de la nation, que l'on trouve dans le dictionnaire Le Petit Robert:
"1. Groupe d'hommes auxquels on suppose une origine commune."
Reste à savoir qui est ce "on". S'agit-il de l'ethnologue, de l'historien ou de l'anthropologue? Dans ce cas, il faudrait savoir de quelle origine on parle, aussi bien dans sa nature (ethnique, politique, religieuse, géographique, etc.), que dans le temps: on remonte jusqu'à quand? Quelle époque considère-t-on comme étant "l'origine" d'une nation? Pour la France, par exemple; on pourrait considérer que la naissance de la Nation remonte à la Révolution de 1789. Pourtant, les individus qui ont déclaré l'institution de la Nation Française se reconnaissaient déjà, alors, une origine commune. Faut-il remonter au moyen-âge? A l'antiquité, plutôt, comme lorsqu'on parle de "nos ancêtres les gaulois"? Mais ne s'agit-il pas plutôt des francs et de Clovis, leur premier roi? Il faut plutôt admettre que l'origine est bien difficile à définir, et ceux qui pensent pouvoir identifier des "français de souche", aurait bien du mal à nous dire à quelle époque leur arbre a été planté et surtout, de quelle espèce il s'agit! En fait, chaque "nation" est constituée et continuellement transformée par des flux de migrations. Personnellement, j'ai un grand-père qui est né en Belgique, à Anvers. Je suis donc loin d'être un français de souche, quelle que soit l'origine qu'on voudrait définir arbitrairement.

2. Mais bien sûr, je suis plutôt de type "caucasien" (c'est-à-dire, européen). Et quand on pose le problème de l'identité nationale, ce n'est pas la menace de la friterie belge qu'on met en avant. On parle des "immigrés", mais quand on dit cela, on ne pense pas aux immigrés belges qui le sont pourtant. Non, quand on dit "immigré", l'image mentale qui correspond à ce mot est tout de suite celle d'un noir ou d'un arabe, de préférence musulman. C'est donc plutôt la nation au second sens du dictionnaire, à laquelle on pense:


"groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité (historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun"

Cette seconde définition a au moins le mérite de ne pas prétendre à une définition objective de la Nation.
Qu'est-ce que la Nation? C'est une idée. Elle n'est en rien définie par un territoire géographique, par exemple. Non, la nation, c'est l'idée d'avoir des choses en commun avec d'autres individus. C'est l'idée d'appartenir à un groupe, d'être le membre d'un corps qui forme un tout. La Nation n'est rien d'autre que la mesure dans laquelle un ensemble d'individus se reconnaît des points communs par lesquels ils forment, tous ensemble, une unité. Le "on" de la Nation ne semble donc pouvoir être le regard extérieur d'un scientifique, ethnologue ou autre. C'est le sentiment, l'idée, le vécu, la conscience de ceux-là mêmes qui sont censés former la Nation.
Reste à savoir ce que ces individus décident de prendre en compte, dans les caractéristiques qui les définissent individuellement, pour décréter qu'ils font partie du même groupe que les autres. Après tout, nous sommes chacun la somme de parties qui nous définissent; nous avons une langue, des habitudes, un territoire, une famille, une morale, des croyances, une apparence physique, etc. Or, par laquelle de ces qualités avons-nous le sentiment d'être les mêmes que d'autres? Comme on le comprend, là encore, la conscience d'une Nation peut être tout à fait arbitraire, et c'est ce qui rend impossible un débat sur l'identité nationale: a priori, il n'y a pas une caractéristique qui définit l'unité d'un groupe plutôt qu'une autre. C'est à ce groupe et à ses membres qu'il appartient de choisir ce qu'il décide de considérer comme le principe de son unité. Et l'on peut trouver tout à fait discutable le fait de choisir une tradition "judéo-chrétienne" plutôt qu'autre chose. Encore une fois, la nation n'est pas un groupe défini par des critères objectifs qu'une étude permettrait d'identifier. C'est sur la conscience et le sentiment subjectifs que repose cette unité (ainsi que le rejet de ce que l'on considère comme étant Autre, différent). Moi, je serais d'avis, par exemple, de choisir l'esprit démocratique et rejeter l'extrême-droite, si bien que je ne me sens pas du tout faire partie de la même nation que les élus du Front National. Et oui, pourquoi pas?


3. Alors, c'est subjectif? Il n'y a plus lieu de discuter? Ce serait là, pourtant, un moyen de justifier à peu près n'importe quelle forme d'identité nationale et par suite, toutes les formes d'exclusions qu'elle entraînerait: "la nation "française" veut se reconnaître à sa religion chrétienne pour exclure les musulmans? Il n'y a pas lieu de la critiquer, puisque c'est subjectif; c'est son choix!" Et l'on ne se sent pas vraiment satisfait par cette réponse. Mais on peut en trouver une, à la fois objective et subjective, dans la 3ème définition que le dictionnaire donne de la nation:

"groupe humain constituant une communauté politique[...]personnifiée par une autorité souveraine."

Voilà! La Nation, c'est une communauté politique, autant dire une communauté soumise à un ensemble de lois qui sont les mêmes pour tous, et c'est sans doute le critère le plus indiscutable qu'on puisse trouver. Ainsi, l'identité nationale, c'est-à-dire la reconnaissance qu'on les individus de faire partie d'une même Nation peut se définir par la reconnaissance d'une même autorité politique (en France, les différents pouvoirs élus par les électeurs), et l'obéissance aux mêmes lois (en France, celles qui sont votées par les représentants du peuple). C'est sur ce seul critère que l'on peut défendre l'idée d'une identité nationale, et je n'en vois pas d'autres. Ainsi, dès lors qu'un individu reconnaît la République Française et ses lois comme les autorités suprêmes auxquelles il doit obéir, et dès lors qu'il y obéit effectivement de manière inconditionnelle, je ne vois pas bien au nom de quoi on lui refuserait le droit de faire partie de la Nation et d'être une partie constitutive de l'identité nationale.

Quand à ceux qui voudraient encore définir la nation par une origine ou une culture religieuse particulière, pour en exclure les musulmans, rappelons leur les paroles de Clermont-Tonnerre, député de l'Assemblée constituante de 1789:

"Il n'y a pas de milieu possible: ou admettez une religion nationale; soumettez-lui toutes vos lois; armez-la du glaive temporel, écartez de votre société les hommes qui professent un autre culte; [...] ou bien, permettez à chacun d'avoir son opinion religieuse [...]. Voilà la justice, voilà la raison; consultez encore la politique, elle vous dira: Attachez des hommes à la loi." (Discours contre les discrimination du 23 décembre 1789, in Orateurs de la Révolution Française, page 246, "La Pléiade", Gallimard, 1989).

5 commentaires:

  1. très interessant! j'ai beaucoup aimé cette publication, si les gens pouvaient comprendre ça !

    Aurore

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  2. J'ai trouvé votre développement trés interressant et éclairant, mais votre argumentaire ne me satisfait pas totalement à cause d'un évènement que j'ai vécu recemment.
    Je connais quelqu'un qui est français, né en France, sa famille étant d'origine algerien. Un soir il y a eu des matchs de barrage pour la coupe du monde: Algerie contre Egypte et la France contre l'Irlande ( et oui... ce fameux match!). Chez mon ami et dans son quartier il y avait des drapeaux algériens partout et tout le monde était devant le match de l'algérie. Je me suis dis qu'après on allait sortir les drapeaux français et qu'on regarderais l'autre match au nom de la double appartenance. Mais non ! Dés que le match de l'algérie à été terminé il y a eu des coups de klaxon dans tous les coins, on a éteind la télé et... on est allé manger pour fêter ça.
    Devant mon etonnement il m'a dit que le match de l'équipe de france ne l'interressait pas car il s'identifiait plus à l'équipe d'Algérie. Le fait donc d'être Français, né en France et obeissant à ses lois et à ses gourvernants ne suffit pas pour que l'on se sente français et je l'ai réalisé ce soir-là...
    Alors qu'est-ce qui fait qu'on se sente appartenant à une nation plutot qu'à une autre ?

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  3. Qu'est-ce qui fait qu'on se sent appartenir à une nation plutôt qu'une autre? C'est bien la question posée. D'abord, votre question rappelle que la nation est une unité subjective, qui ne semble pas exister ailleurs que dans la conscience qu'ont les individus d'avoir quelque chose en commun, et de se reconnaître dans les valeurs qui se reflètent dans les lois.
    Et justement, pour échapper à cette définition trop subjective, il faut bien trouver une assise positive, objective, sur laquelle est gravée et inscrite cette unité de la Nation. Les "choses" dans lesquelles les membres du corps social et/ou politique sont censés se reconnaître.
    Mais votre question semble moins être "qu'est-ce qui fait qu'on se sent appartenir à une nation?" Vous demandez plutôt: "Que doit-on imposer aux individus comme éléments de leur appartenance à la nation?" Vous semblez vouloir dire que la reconnaissance ou plutôt la soumission à un drapeau doit en faire partie. Mais, dès lors, la question devient: comment distinguer la sphère privée et publique? Quels éléments de leur vie faut-il laisser à l'appréciation individuelle des membres de la société (religion, culture, vêtements, etc.) S'il n'y a plus rien qui distingue les deux domaines, c'est du totalitarisme. Et c'est justement pour échapper à cette dérive que je crois qu'on ne peut définir la nation autrement que par les lois qui s'imposent à tous, sous peine de définir l'identité nationale par tout et n'importe quoi, conformément à la morale, aux préférences et pour tout dire, aux intolérance de chacun.

    Je ne sais pas si c'est clair, mais je me comprends...et vous?

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  4. On attendrait plutôt la référence à Ernest Renan qui a consacré un opuscule d'importance à cette question, mais c'est intéressant quand même...Le concept d'identité appliqué à la nation est de toute façon biaisé et réducteur. Il est plus intéressant de se poser la question de l'appartenance à la communauté politique, que celle-ci prenne la forme de la nation, de l'Etat ou de la société autogérée. P. Ricoeur voit toutefois une pertinence à cete idée d'identité, mais dans une approche qui est celle des traumatismes de la mémoire collective, en lien avec ses recherches sur l'idéologie et la mémoire. L'identité est alors une représentation, fondé dans les récits de la collectivité, toujours menacée de dégradation.
    De toutes les façons, la contribution des personnes sultivées et intelligentes n'intéresse pas nos dirigeants, focalisés qu'ils sont sur des questions électoralistes de rassemblement national, si possible au profit de leur propre pouvoir.

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  5. Bonjour !
    C'est moi qui ai posé la question d'appartenance à la nation. C'est vrai que je n'avais pas réflechi à la distinction entre la sphère privée et la sphère plublique. C'est vrai qu'il faut définir des points d'ancrages objectifs sous peine de dériver.
    Merci de la réponse, je comprend mieux !

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