lundi 10 mai 2010

Manifeste pour faire de la betterave une exception grammaticale

On le sait, la grammaire française est riche en exceptions qui la rendent inextricable pour qui ne dispose pas d'un bon Grévisse à portée de main. Il est cependant une exception qui fait cruellement défaut, ce qui induit des formulations ineptes sur le plan de la logique, et permettrait de distinguer la betterave potagère de ses sœurs sucrière ou fourragère (distinction certes bien établie sur le plan botanique, mais qu'il conviendrait, et c'est là un combat que je n'aurai de cesse de mener, d'établir enfin formellement sur le plan linguistique). Au nom de quoi foutredieu devrait-on dire, ainsi que le suggèrent tous les dictionnaires, un champ de betteraves et non un champ de betterave, alors que l'on dit bien un champ de blé ?

En première approche, l'explication semble évidente. Le blé est indénombrable, comme du reste l'oseille ou le grisbi, et on ne peut avoir vingt-sept blés dans un sac, on a du blé, c'est un sac de blé, qui vient d'un champ de blé. Tout va bien. La betterave, en revanche, est dénombrable, et on peut fort bien avoir vingt-sept betteraves dans un sac, même si l'on ne voit pas bien ce qu'on en ferait, c'est un sac de betteraves, tout va bien. Jusque là je suis d'accord, un sac de betteraves reste un sac de betteraves, parce que la betterave est dénombrable, et il est possible de savoir exactement combien de betteraves il y a dans un sac (l'expérience montre curieusement qu'il y en a le plus souvent vingt-sept). Mais dans un champ ? Qui osera jamais proclamer qu'il a un jour compté exactement le nombre de betteraves qu'il y avait dans un champ ?

Il est donc clairement évident qu'il existe outre les noms dénombrables et les noms indénombrables une troisième classe de noms, celle des dénombrables indénombrés (au rang desquels la betterave, donc), la classe des indénombrables dénombrés étant par nature un ensemble vide qui ne présente par conséquent qu'un intérêt epsilonesque. En effet, que dit le bon sens paysan ? Le bon sens paysan ne dit pas : "Cette année je vais planter des betteraves", le bon sens paysan dit : "Cette année je vais faire de la betterave". Parce qu'il a autre chose à glander que de les compter, ses betteraves, le bon sens paysan ! Il serait donc de bon ton qu'une bonne fois pour toutes, Robert et consorts prêtent l'oreille au bon sens paysan, admettent l'existence des dénombrables indénombrés, et nous laissent parler à notre guise de champs de betterave.

Alors d'accord, pour la betterave potagère, je dis pas, ça s'achète à l'unité, je veux bien, mais la betterave fourragère ou sucrière, ça se traite au tombereau ou à la tonne, alors, hein...

2 commentaires:

  1. Je suis bouleversé par cette découverte. Comment ai-je pu vivre jusqu'à ce jour dans l'ignorance de cette ignorance ! Comme aurait dit Talon (l'autre, Achille) "ayant atteint les fonds de la béotiennerie, je grattais encore quelques millimètres de profondeur". Merci à vous pour votre entreprise civilisatrice et éminemment salvatrice. J'adhère à votre combat. Derechef.

    Pench (parce que je signe comme ça)

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  2. J'attends malheureusement toujours d'être contacté par ces messieurs de l'académie pour leur exposer mes vues... Je vous remercie toutefois de votre soutien dans cette croisade. La betterave vaincra !

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