vendredi 24 juin 2011

TAIS-TOI ET DOUBLE! Philosophie du Code de la route

"Ce qui ne me tue pas me rend tétraplégique"

En librairie


Pourquoi y a t-il toujours des bouchons sur ma route à moi ? Et pourquoi suis-je le seul à savoir conduire ? Sur la route, on peut se laisser aller à toutes nos tendances : l’égoïsme, le sentiment de puissance, la haine des autres, la diplomatie ou la colère.
La conduite automobile est révélatrice de notre existence en général. Et une philosophie du Code de la route, un bon moyen de faire de la philosophie tout court : la liberté, l’État, la morale, sont des notions abstraites qui deviennent très concrètes au coin d’un rond-point ou au détour d’un feu rouge. Voici le seul livre qui vous fera rire même lorsque vous aurez perdu tous vos points.



" Sur une route nationale qui traversait une petite ville, j’ai vu que la vitesse était soudain limitée à 30 km/h. C’est peu. J’ai bien essayé. J’ai ralenti, ralenti pour rester au plus près de la limite et franchement, c’est vraiment très lent ! Sur le moment, j’ai bien eu le sentiment d’être l’automobiliste le plus absurdement obéissant de toute la création. Pas un chat, pas une voiture, pas un piéton dans ce bled paumé, et moi qui me traîne à 30 km/h pour respecter le code de la route. Enfin, à peu près à 30 km/h. Quelques jours plus tard, j’ai appris par la poste que je m’étais fait flasher à 37, ce qui, d’après le ministère de l’intérieur de la République Française, mérite que je perde 1 point sur mon permis et 90 euros d’amende ! Franchement, ça énerverait n’importe qui, non ? Pendant que certains font les quatre voies sur l’autoroute sans être inquiétés, que le ministre lui-même grille les feux impunément, on me verbalise pour rien. Quelle différence ça fait, 30 ou 37 km/h ? On aurait dû me filer une médaille à la place d’un p.-v., pour avoir été le conducteur le plus lent de toute la journée ! "

jeudi 23 juin 2011

Philosophie des radars "pédagogiques"

Les gens refusent les radars et revendiquent le droit de mourir dans la stupidité.

L'intérêt général, la conservation même de la vie de chacun exige que l'on retire les panneaux signalant la présence de radars - car, en général, dès qu'on aperçoit ce genre de panneau, on pile, et on rétrograde de 180 à 80 km/h en 3 s. Mais la mesure est tellement impopulaire que le ministre a fini par trouver un moyen terme - très moyen : les radars "répressifs" seront précédés par des radars "pédagogiques". En bref, on ne prévient plus, mais on donne un indice. (Mais chut!)

Comme on a pu le noter dans la Philosophie du Code de la route, ce qui est étonnant dans toutes ces polémiques, c'est la notion de "prévention", de"pédagogie". On voit assez de pubs où on nous vend des voitures "de rêve" (en citant même Shakespeare pour la Giulietta) : "sans coeur nous ne serions que des machines". Et sans cerveau ? Les voitures actuelles se veulent "suréquipées", saturées des moyens technologiques les plus au point: ABS, GPS, clim', mon cul sur la commode, etc. Bref, tout un attirail qu'on ne ne saurait confier qu'à des grandes personnes. Mais non, pendant qu'on joue les grands, les riches et les puissants, on continue à pleurnicher et à réclamer plus de "pédagogie": on est assez grand pour s'acheter un 4x4, un crossover, toutes sortes de monstres mécaniques pour montrer qu'on est "quelqu'un", mais quand il s'agit de respecter les règles, on a manifestement autant de sagesse et de conscience qu'un gamin de moins de 7 ans.

Il y a une sorte de contradiction entre ces voitures suréquipées pour grandes personnes et cette demande de "pédagogie" et d'indulgence face à la loi. Un peu comme si on mettait un enfant au volant d'un Hummer. La technique offre les moyens aux conducteurs d'être toujours plus irresponsables - en leur donnant même des détecteurs de radars- un peu comme elle permet à certains de photographier les sujets du BAC avant l'heure.

Bref, il faudrait savoir : on est un grand qui peut conduire une grosse voiture suréquipée, et alors, on est un grand - on sait se tenir, on conduire, rouler raisonnablement - ou alors, on est un enfant qui a besoin de "pédagogie", de "prévention". Alors, on doit s'en tenir à la bicyclette avec les petites roues.

Des radars "pédagogiques"? Dites, sur votre grosse bagnole suréquipée, y a pas un compteur de vitesse?

samedi 11 juin 2011

On peut être poète et cohérent, bordel ! -2

La dénonciation des incohérences dues à la fainéantise de l'homme de lettres qui tente de la dissimuler sous le pauvre vernis de la liberté du poète est un combat sans fin. On l'a vu ici, même les plus grands se sont rendus coupables d'abjections de ce type. Quelques moins grands aussi, bien évidemment.

Ainsi, le groupe de R'n'B français Tragédie, dans son hommage subtilement mixte au Tommy de The Who et au Roméo et Juliette de Shakespeare sobrement intitulé Hey Ho assène sur une musique envoutante ces paroles limpides "Est-ce que tu m'entends ? Hey ho ! Est-ce que tu me sens ? Hey ho ! Touche-moi je suis là, Hey ho, ho ho ho ho ho ho !". Le parallèle avec Tommy est évident, le leitmotiv de cet opéra rock étant le fameux "See me Feel me Touch me Heal me". Jusqu'ici rien de bien incohérent ne survient dans l'analyse du texte de Tragédie, mais le refrain doit être resitué dans le contexte global du propos de la chanson pour qu'on en saisisse bien les tenants et les aboutissants.

Si dans See me feel me la mère de Tommy s'adresse désespérément à son enfant rendu aveugle sourd et muet par le traumatisme de l'assassinat de son père, dans Hey ho le locuteur s'adresse, ainsi que le premier couplet le laisse clairement entendre, désespérement à sa dulcinée derrière sa fenêtre, lui-même étant en bas dans la rue (on voit donc bien ici le parallèle avec Roméo et Juliette) : "Ca fait longtemps, en bas de ta fenêtre, J'appelle vainement mais personne ne répond, Fais juste un signe pour montrer que t'es là Ho yé ho ho ho ho ho". On passera sur l'élision du qu' attendu devant l'en-bas, licence destinée à équilibrer la ryhtmique à l'instar du mythique "j'sais pas q'est-ce qui s'passe" dans le Femme like U de K-Maro, autre figure du R'n'B à la française du début de ce siècle, pour insister sur le sens du texte.

Tel Roméo interpellant Juliette, Tizy Bone (ou Silky Shai, il est difficile de discerner lequel des deux duettistes s'exprime), s'adresse d'en bas de [sa] fenêtre à celle qu'on imagine être sa chère et tendre (et qui, contrairement à Juliette, ne lui répondra pas, et c'est sans doute là qu'est la tragédie). Donc, Tizy Bone est dans la rue, et machine (on ne connait pas son nom) est, a priori, derrière sa fenêtre, dans son appartement. On ne sait pas à quel étage, mais j'imagine qu'elle n'est pas au rez-de-chaussée, car dans ce cas Tizy Bone s'adresserait à elle non pas d'en bas de [sa] fenêtre mais plutôt de devant sa fenêtre. Et c'est là que je m'insurge. Car si l'on comprend bien qu'il lui demande si elle l'entend, voire même si elle le sent, comment peut-il imaginer qu'elle pourrait le toucher ? Même si elle était au premier étage, il lui faudrait des bras de deux mètres, pour le toucher ! Hey ! Ho ! N'importe quoi ! On peut être poète et cohérent, bordel !

mercredi 8 juin 2011

Philosophie de Walt Disney: le complexe de Robin des Bois

L'interprétation des rêves

Savez-vous comment Robin des Bois parvient à libérer ses amis de prison dans le dessin animé de Walt Disney? Il vole les clés au Shérif de Nottingham. Comment? Il attend la nuit. Le shérif qui garde les clés de la prison autour de sa ceinture est endormi, si bien que sa vigilance est affaiblie. D'ailleurs, pour l'endormir un peu plus, Robin des bois chante une berceuse. Mais ça ne suffit pas: on imagine ce qui pourrait se passer si le shérif se réveillait tout à coup et voyait robin des bois en train de lui voler ses clés. Alors, Robin des bois doit se déguiser en vautour pour prendre l'apparence des gardes. Quand le shérif ouvre un oeil distrait, il croit reconnaître l'un de ses hommes et ne réagit pas.

Or, c'est de la même manière que Freud interprète la signification des rêves, bien qu'il n'ait jamais vu ce dessin animé. On a souvent du mal à expliquer ses propres rêves: certains sont incohérents et d'autres représentent des scènes si gênantes qu'on ne les a jamais racontées à personne. Pourtant, d'après Freud, ce sont bien mes désirs qui s'expriment dans mes rêves ou plutôt, les désirs de mon Inconscient. Et s'ils sont inconscients, c'est parce qu'ils sont inavouables ou inacceptables pour ma conscience; c'est parce que, d'une manière ou d'une autre, je les ai refoulés. Mais tout le monde sait que ces pensées que je refuse cherchent à se rappeler à moi, notamment dans le fameux lapsus révélateur, qui conduit certaines à parler de "fellation" à la place "d'inflation". Et c'est surtout dans le rêve que ces désirs, pensées se révèlent le plus couramment et facilement.

D'abord, parce que dans le sommeil, le censure qui a pour fonction de refouler les pensées inacceptables - comme le ferait un videur de boîte de nuit -, est moins vigilante. Tout comme le shérif qui dort. Et les désirs ou pulsions inconscients, à l'image de robin des bois, parviennent plus facilement à la conscience. D'ailleurs, la première technique adoptée par Freud pour amener ses patients à exprimer leurs pensées inconscientes était l'hypnose, pareille à celle que pratique robin des bois en chantant une berceuse au shérif: le mécanisme est toujours le même, en affaiblissant la vigilance de la censure, on permet aux indésirables de se montrer.

Mais comme dans le dessin animé, les désirs doivent quand même se déguiser, sous peine de réveiller la censure. C'est ce que Freud appelle le travail onirique - relatif au rêve. Ainsi, le contenu manifeste du rêve, l'histoire dont on peut se souvenir et qu'on peut raconter au réveil, n'est pas le contenu réel du rêve, qui est latent, c'est-à-dire caché. Il faut interpréter le rêve pour comprendre quels désirs ou pensées s'y sont exprimés. Selon Freud, il existe de nombreuses techniques de déguisement, la principale étant sans doute la symbolisation. Les images que je me représente dans mes rêves sont les symboles de mes désirs et n'ont pas un sens littéral: par exemple, les rêves d'envol ou de vol on à voir avec la sexualité - comme l'exprime la formule, "aller au 7ème ciel. Les rêves de chute se réfèrent à l'enfance et rappellent les jeux d'enfants, tourniquets, toboggan, etc. Quand on rêve qu'on perd ses dents, c'est un symbole de castration et si on rate un train, c'est qu'on cherche à se rassurer vis-à-vis de sa crainte de mourir - le départ du train, c'est ma mort (il est parti, il nous a quittés, etc.), et le rater signifie: "ne t'inquiète pas, ce n'est pas pour tout de suite.

Freud n'a jamais vu Robin des bois. Quant à savoir si Walt Disney a lu Freud, c'est une autre histoire.

samedi 9 avril 2011

Philosophie de Walt Disney: "miroir, mon beau miroir..." (partie 2)

Le miroir de la reine et le portrait de Dorian Gray

Quand je me regarde dans le miroir, mon reflet n'est pas vraiment moi. De toute façon, l'image est inversée. Ce n'est qu'une image, un reflet, une ombre. D'ailleurs, la méchante reine ne se voit même pas dans son miroir magique. Elle voit toujours quelqu'un d'autre ; le miroir, souvent représenté sous la forme d'un visage masculin. N'est-ce pas toujours le cas? Sartre dit en ce sens que la relation qu'on a avec soi-même implique toujours le fait de "ne pas être sa propre coïncidence". Derrière cette formule obscure, il y a l'idée qu'il est sans doute bien difficile de se voir tel qu'on est et quand on essaie de se regarder "en face", on voit toujours quelqu'un d'autre ; celui qu'on voudrait être, celui qu'on croit être ou celui qu'on était. Pensons à la fameuse scène de Taxi driver quand de Niro se regarde dans la glace, avec son flingue - "you're talking to me?" On ne peut pas se regarder en face; physiquement, je veux dire. On ne peut regarder que son reflet qui n'est plus tout à fait soi-même.

Même si le miroir prétend dire toujours la vérité, il se trompe donc un peu: la méchante reine n'est pas si "belle" que ça, puisqu'elle est méchante. Quand elle apporte une pomme empoisonnée à Blanche-Neige, elle croit sans doute s'être enlaidie, mais c'est plutôt son vrai visage qu'elle montre alors - aussi laide que ces candidats de télé-réalité qui, décidément, ne sont pas des belles personnes.
D'ailleurs, c'est sans doute au sens moral que Blanche-Neige est, selon le miroir, plus belle que sa belle-mère. Physiquement, on n'en est jamais convaincu. Blanche-Neige est plutôt nuche-nuche et pas forcément très "belle". C'est que la beauté s'entend en plusieurs sens. Dans Le Banquet, Platon affirme ainsi que celui qui tombe amoureux d'un beau corps, doit comprendre que c'est la beauté de l'âme qui s'y reflète. Et ce qui peut être vraiment beau, c'est-à-dire bon, moral, ce sont des actes, des paroles ou des lois. D'ailleurs, quand quelqu'un fait quelque chose de mal, on dira volontiers: "ce n'est pas beau ce qui tu as fait" ou "c'est vilain!" Dans cette mesure, la beauté de la reine face à son miroir se réduit à l'apparence de son corps, tandis que son apparence de vieille femme reflète ce qu'elle est vraiment. C'est le miroir de son âme.
Et là, on aurait du mal à ne pas évoquer le roman d'Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, qui reprend le thème du miroir ou de l'image comme reflet de l'âme et de l'intériorité. Vous connaissez peut-être l'histoire: le jeune homme fait peindre son portrait et par la suite, la peinture aussi "magique" que le miroir de la méchante reine, vieillit à la place de Dorian Gray qui reste jeune, tandis que tous les autres personnages fanent avec le temps. C'est la partie la plus "fantastique", spectaculaire de l'histoire. Mais l'intérêt n'est pas tellement que Dorian Gray reste éternellement jeune - comme le voudrait sans doute la marâtre de Blanche-Neige. C'est plutôt que son portrait soit le reflet de son âme. Ce qui , au départ, n'est qu'une image, une copie, une représentation de l'apparence physique de Dorian Gray, se révèle être l'expression, la manifestation ou l'apparition de son intériorité. Plus que son vieillissement, c'est son côté sombre, sa déchéance morale qui se manifeste dans ce portrait. tandis que tous les autres personnages, hommes et femmes, sont amoureux de sa beauté physique, il conserve en secret son portrait qu'il regarde de temps en temps. Ce sont dans ces moments-là qu'il se retrouve effectivement "face à lui-même". La laideur, la monstruosité - terrifiante dans le film de 1945 - du personnage apparaît sur le portrait qui, comme le miroir magique, dit la vérité. Personne d'autre que Dorian Gray n'a accès au tableau. C'est sa conscience morale, le regard qu'il porte sur lui quand il ose se regarder en face, et qu'il a beaucoup de mal à supporter. Quand il ne regarde pas la toile, il peut continuer à mentir aux autres et à lui-même. Il est décidément bien difficile de se voir tel qu'on est.

mercredi 23 mars 2011

Philosophie de Walt Disney: "miroir, mon beau miroir..." (partie 1)

Dans un sens, la philosophie de Walt Disney c'est le capitalisme, la marchandise et tout ce que détestent les défenseurs du No logo. Néanmoins, comme les classiques de Disney reprennent de nombreux contes traditionnels, il n'est pas impossible d'y trouver de grandes questions. Même si on croise parfois des nains...

Le miroir, la méchante reine et le carré ViiiP


La méchante reine de Blanche-Neige représente le type même du narcissisme: l'amour-propre et même un peu sale, puisqu'il peut carrément s'agir du désir sexuel qu'on a pour soi-même - comme le disait la chanson des années 80: "I love myself/I want you to love me/ I don't want anybody else/When I think about you/I touch myself". En fait, le conte de Blanche-Neige raconte exactement la même histoire que le mythe de Narcisse. Si on lit le texte des frères Grimm, on découvre qu'il parle beaucoup moins de Blanche-Neige que de sa marâtre. Il aurait pu s'appeler "la méchante reine" ou "la reine jalouse". A force de contempler son propre reflet dans l'eau, Narcisse en tombe amoureux et finit par mourir en se noyant. De la même manière, la méchante reine ne cesse de se mirer et de s'admirer dans son miroir. Elle est "fière et vaniteuse" et cherche à tuer Blanche-Neige, "épouvantée", "jaune et verte de jalousie", simplement parce que l'autre est plus belle. A la fin, elle se noie dans la folie, un peu à la manière de la marquise de Merteuil (Glenn Close) sur la dernière image des Liaisons dangereuses. Le fameux miroir magique et le "miroir, miroir joli" (ou "miroir, mon beau miroir"), sont les symboles de ce défaut, voire de ce vice auquel personne n'échappe. C'est, par excellence l'instrument narcissique de la relation égoïste et solitaire entre moi et moi et de toutes les illusions qu'elle produit - d'ailleurs, le miroir est "magique". On retrouve le même amour-propre dans cette débilité télévisuelle, carré ViiiP, où des gens pensent être des "personnes très importantes" parce qu'elles passent à la télé. On trouve aussi un miroir où les candidats posent la même question que la méchante reine - se rendent-ils compte que l'émission met ainsi le narcissisme qui les a conduit là? Sans doute croient-ils que la multiplication de leur image augmente leur réalité.

Alors, est-il si mauvais de se regarder? Le regard qu'on porte sur soi-même est-il nécessairement narcissique et illusoire?

Pourtant, l'histoire de Blanche-Neige précise que si le miroir est magique, c'est parce qu'il dit toujours "la vérité". Pas si illusoire que ça, donc. Après tout, ne suis-je pas le mieux placé pour me connaître? On pourrait comparer le reflet dans le miroir avec la réflexion qu'on peut avoir quand on s 'interroge sur soi-même. Pour évoquer le sentiment de culpabilité que certains devraient éprouver, on dit souvent: "est-ce que tu peux encore te regarder dans la glace?" Ce qui suppose plutôt que le regard que je porte sur moi est plus vrai que celui des autres. Je peux toujours leur mentir, jouer un personnage, mais face à moi-même et en particulier, à ma conscience morale, le mensonge n'est plus possible. Ce que les autres peuvent voir, dire ou penser de moi ne sera jamais tout à fait vrai, et je suis le seul à savoir vraiment ce que je pense, ce que je ressens, et quelles sont mes intimes convictions.

En même temps, ces pauvres candidats de télé-réalité semblent avoir du mal à savoir ce qu'ils sont puisqu'ils pensent être des "VIP" du seul fait que les autres les regardent. N'ai-je donc pas aussi besoin des autres pour me connaître?

C'est finalement ce que dit l'histoire de la méchante reine. Au moment où elle croit avoir réussi à faire tuer Blanche-Neige, on dit qu'elle "s'imaginait qu'elle était redevenue la plus belle de toutes". Et c'est bien son miroir qui lui apprend que ce n'est pas le cas. Or, si le miroir est "magique", c'est d'abord parce qu'il parle: face à lui, la reine ne se regarde donc pas elle-même, mais elle est sous le regard d'un autre. Elle sait bien que toutes les idées et sentiments qu'elle a d'elle-même peuvent être faux, illusoires ou déformés. L'histoire nous révèle ce que Sartre écrit dans l'existentialisme: l'homme "ne peut rien être sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre." Tout le monde est déjà sorti d'un examen ou d'un contrôle avec le sentiment, voire la certitude d'avoir réussi. Pourtant, on ne peut s'empêcher de demander aux camarades quelles réponses ils ont trouvées. Comme la reine demande à son miroir la confirmation de ce dont elle est certaine, nous avons l'habitude de demander aux autres la confirmation de ce que nous croyons vrai. Un moyen d'être un peu plus sûr de ne pas se tromper, c'est que les autres soient d'accord. Et cela vaut aussi pour ce que je suis: beau, "méchant" ou "jaloux" - ce sont les exemples utilisés justement par Sartre. Même celui qui pense être un grand artiste a besoin que quelqu'un d'autre lui dise. Je ne peux être certain de posséder une qualité quelconque qu'à la condition que d'autres la reconnaissent. C'est leur regard qui me montre ce que je suis.

à suivre...

jeudi 23 décembre 2010

Conte de Noël (chapitre 2)

La neige continuait à tomber mais il n’y avait aucun bruit. Le silence. On entendait tout juste le souffle du vent qui balayait un peu le sol enneigé sous forme de poussières. Soizic sentit d’abord que des gouttes froides lui mouillaient le visage. Elle ouvrit un peu les yeux et découvrit que de la neige tombait sur ses joues, sa bouche, son front. Sa vision du monde se réduisait un peu à la nuée de flocons blancs qui venaient mourir sur sa peau car il n’y avait pas un bruit. Allongée sur la neige humide, elle se sentait incapable de faire le moindre mouvement. Un peu abrutie, elle réussit quand même à tourner la tête sur le côté pour tenter de savoir où elle se trouvait. Son regard se porta d’abord sur un brin d’herbe situé tout à côté de sa tête qui sortait un peu de la neige. Au-delà, il n’y avait que du blanc et pas un bruit. Seule au monde, Soizic crut d’abord apercevoir sa voiture un peu plus loin. Mais peu à peu, la neige qui continuait à tomber en silence recouvrit l’épave, jusqu’à la faire disparaître. Plus aucune forme ne se distinguait au milieu de ce paysage blanc, sinon quelques arbres aux branches rachitiques, là-bas. Et une ombre qui s’approchait.

Soizic avait d’abord cru voir les arbres bouger. Mais il lui apparut de plus en plus clair qu’une silhouette à la forme vaguement humaine se détachait du reste. D’abord assez lointaine et trouble, elle avançait sans faire aucun bruit. Elle ne marchait pas vraiment, mais semblait plutôt glisser sur le sol. Soizic sentait bien qu’elle aurait pu être effrayée si elle en avait eu la force. Mais elle demeurait incapable du moindre mouvement. Elle s’abandonna donc à son sort et laissa la chose venir à elle. A mesure que l’inconnu s’approchait, ses traits se précisaient et Soizic finit par reconnaître son père. Pour la première fois, il lui souriait, si bien qu’il ressemblait à peine à celui qu’elle avait connu.

Papa ?

Il souriait mais ne disait rien, comme s’il lui était impossible de parler ou plutôt, comme si un mur invisible l’empêchait de se faire entendre. Et puis, au lieu de rejoindre Soizic étendue sur le sol, il la contourna un peu avant de poursuivre son chemin. Elle, toujours engourdie, ne parvint pas à tourner la tête pour le suivre du regard. Elle s’est bien crue abandonnée. Là, le petit brin d’herbe qui apparaissait encore tout près d’elle se mit à croître. D’abord de manière imperceptible, puis de quelques centimètres, jusqu’à atteindre une hauteur d’homme. Sans trop savoir pourquoi, Soizic saisit la plante grimpante grâce au peu de force qui lui restait. La tige l’aida ainsi à se relever, jusqu’à ce que ses pieds quittent le sol. Elle finit par s’envoler et montait vers le ciel, accrochée à l’herbe comme à la ficelle d’un ballon.

La plante cessa de grimper au moment où Soizic arriva au niveau des nuages. A peine étonnée, elle lâcha son bâton de pèlerin vivant pour poser le pied à terre. La sensation de marcher sur un nuage lui parut familière. Le sol craquait sous ses pieds comme de la neige. Après s’être ainsi assurée de son pas, Soizic releva la tête pour regarder l’horizon et aperçut son père, le regard serein et le sourire tranquille. Elle pressa un peu le pas et crut bien se retrouver dans le fameux générique de l’émission de son enfance où un papa, une maman et leur fille aux cheveux blonds tombent du ciel dans la douceur du bonheur familial. Mais à mesure qu’elle s’approchait de son père, elle remarquait quelques changements d’expression sur son visage. Il plissait les yeux et fronçait un peu les sourcils, comme pour régler sa vue. Il commençait tout juste à distinguer les traits de Soizic. Dès qu’il la reconnut, il perdit son sourire et afficha l’expression de déception qu’on doit avoir quand on ouvre un cadeau qu’on ne désire pas.


Ah ? C’est toi, s’étonna-t-il. Attends, laisse-moi deviner...Je parie que tu t’es suicidée.

Fin

mercredi 22 décembre 2010

Si la vie est cadeau

Besoin d'un cadeau de dernière minute ? Vous avez du mal à trouver Comment ai-je pu croire au Père Noël , victime de son succès ? C'est dommage, réservez-le pour Noël prochain, mais pour cette fois-ci, une solution alternative s'offre à vous : Si la vie est cadeau, 12 bonnes nouvelles. Et en plus, Paris-Normandie dit que c'est bien :-)

Paris-Normandie du 20/11/2010

lundi 20 décembre 2010

Conte de Noël (chapitre 1)

– Du café ?

Le coude posé sur la table, Soizic regardait la télé comme quand elle était petite. Rien n’avait changé dans le logis que son père avait quitté depuis longtemps. Il était parti quand Soizic avait dix-huit ans avec Jennifer, une copine de sa classe. Depuis, sa mère vivait seule dans cette maison de ville en brique, collée à d’autres maisons de ville en brique, rue Ledieu, à Amiens. On passait ses journées dans une seule pièce. Toujours la même table branlante qui prenait toute la place, recouverte d’une toile cirée usée par les traces de tasses à café. La pièce était d’autant plus étroite que deux vaisseliers l’encombraient, remplis d’assiettes peintes venues d’alsace. La télé allumée en permanence était décorée d’un napperon et des bibelots en faïence traînaient un peu partout. Un chien rose, un pot de chambre aux formes végétales. En dehors de cette salle, il y avait une cuisine qui sentait le beurre fondu, deux chambres qui puaient la naphtaline et un toilette au carrelage froid, très désagréable pour les pieds nus le matin.

Soizic n’avait jamais aimé cette maison. Une ambiance permanente de dimanche après-midi pluvieux. Quand elle pensait à son enfance, elle se souvenait surtout s’être ennuyée. La seule chose qu’elle avait jamais eue à faire était de regarder la télé. Des heures devant L’île aux enfants quand elle revenait de l’école les soirs de semaine et surtout, Les visiteurs du mercredi, l’émission d’où lui venait son prénom que ses parents avaient choisi à cause de Soizic Corne. Les seuls souvenirs un peu agréables de Soizic étaient dans la télé, comme le générique de l’émission où l’on voyait des personnages animés s’envoler. A force de s’absorber dans ces images, elle était parvenue à oublier la réalité alentours et la vie qui se déroulait dans la maison.

La mère de Soizic ne lui avait jamais montré d’affection. Du moins, elle ne se souvenait pas avoir reçu le moindre baiser. Il lui semblait que cette mère n’avait jamais souri et avait une manière toujours agacée de lui lancer des remarques purement utilitaires ou inutiles : « veux-tu enlever ton coude de la table !» « T’as relevé le courrier ?» Le père de Soizic l’avait un peu battue, même avec une chaîne de vélo, une fois. Elle avait donc été plutôt soulagée quand il était parti et peu affectée lorsqu’il avait fini par mourir d’un cancer quelques temps après. Soizic aussi était plus ou moins partie de la maison, mais pas vraiment. Elle était prof de comptabilité dans un lycée professionnel de Normandie mais rentrait tous les week-ends chez sa mère. Il faut dire qu’elle était seule, sans doute parce qu’elle manquait de charme et de conversation.

– Non, non, pas de café. Je dois y aller de toute façon.

A trente-six ans, elle était déjà une vieille fille. Elle s’habillait comme une mamie avec des robes en laine marron et ses joues étaient gâtées par des couperoses. Tous les week-ends, elle passait son temps avec des vieux, les amis de sa mère. Les seuls rendez-vous intimes qu’elle obtenait étaient ceux de son thérapeute auquel il fallait une semaine pour se remettre psychologiquement d’une conversation avec Soizic. Sa conversation se réduisait à passer en revue tous les gens malheureux qu’elle connaissait plus ou moins. Ceux qui avaient un cancer, la cousine machin qui avait perdu sa fille dans un accident de cheval ou l’amie de sa mère qui commençait à avoir la maladie d’Alzheimer. Quand elle achetait le journal, Soizic se précipitait sur les faire-part de décès pour voir si elle connaissait des gens qui étaient morts et regardait l’âge qu’ils avaient.

Tu ne veux pas un peu de restes de poulet pour ton dîner?

Non, ça va. J’ai une boîte de raviolis. Allez, à la semaine prochaine.

Soizic monta dans sa voiture. C’était l’hiver, un dimanche soir et elle avait bien deux heures de route enneigée pour repartir dans le trou normand où elle travaillait. Mais elle n’avait aucune envie d’y retourner. Elle pleurait tous les matins, même devant ses élèves qui se moquaient d’elle. Toujours dépassée, Soizic enchaînait les arrêts-maladie et sinon, restait le moins possible en classe. Elle traînait dans la salle des profs, se plaignait de migraines, arrivait en retard, partait en avance et ses collègues aussi se moquaient d’elle.

Au volant de sa petite voiture, elle devait donc penser à la semaine qu’elle allait passer. Elle s’est engagée dans une portion de route qui descendait. Comme il y avait un virage, elle n’a sans doute pas vu le camion qui était devant elle. Elle a cherché à éviter le poids lourd en braquant brusquement à droite, et sa voiture est partie dans la ravine en contrebas de la route. La Clio qu’elle n’avait pas fini de payer a dû faire deux ou trois tonneaux dans le fossé. Elle s’est finalement arrêtée sur ses roues comme un chat retombe sur ses pattes, mais le toit était très enfoncé dans l’habitacle. Le cou de Soizic était complètement tordu sur le côté. Etait-elle morte ?

à suivre

jeudi 16 décembre 2010

Interview de Gilles Vervisch sur Europe 1

Entretien avec Pierre-Louis Basse à propose du livre
Comment ai-je pu croire au Père Noël?