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mardi 21 septembre 2010

Menaçable

Menaçable adj. Susceptible de pouvoir éventuellement être potentiellement mis en danger. Au conditionnel.

"Il est remplaçable comme tous les entraîneurs d'un grand club mal classé. Il est menaçable, mais pas menacé", a dit hier Jean-Michel Aulas, président de l'OL, à propos de Claude Puel, entraîneur de l'OL. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que généralement, quand un club de football a de mauvais résultats, c'est exclusivement du fait de l'entraîneur, ni les joueurs ni les dirigeants ne pouvant en être tenus pour responsables, et que par conséquent c'est généralement l'entraîneur qui en fait les frais en se faisant licencier. Or donc l'Olympique Lyonnais, depuis le début de la saison, a de mauvais résultats. C'est donc tout naturellement que des journalistes demandent à Jean-Michel Aulas si et quand il compte virer Claude Puel, même s'il est évident qu'il ne leur répondra pas. C'est aussi ça, être journaliste sportif. C'est donc tout aussi naturellement qu'Aulas leur répond n'importe quoi, en inventant des mots qu'existent pas (et qu'il utilise quand même). Claude Puel est donc menaçable. Bien.

Menaçable, logiquement, doit s'entendre comme susceptible d'être menacé. Ou encore menacé d'être menacé. Autant dire que Claude Puel, à en croire Jean-Michel Aulas, ne risque pas grand chose, quasiment rien, même. Car quand on est menacé, il faut bien comprendre que le pire n'est déjà pas certain, il est simplement possible, voire à craindre. Quand on est menaçable, normalement, c'est beaucoup plus tranquille, car la menace elle-même n'est qu'éventuellement envisageable. De quoi dormir tranquille, en définitive.

Sauf qu'il est bien évident que dans le langage médiatico-sportif, menaçable signifie en réalité : "Evidemment que je vais te me la virer fissa cette grosse buse. laisse moi juste le temps de trouver quelqu'un d'un peu moins mauvais pour le remplacer, on a un standing à retrouver, je vais quand même pas engager Jo le Clodo, encore que ça serait pas forcément pire. Et on peut bien gagner 28-0 contre Saint-Etienne ce week-end, rien à battre, il dégage, c'est réglé. Au fait, il fait quoi, en ce moment Luis Fernandez ? T'as pas son numéro ?"

samedi 5 juin 2010

Nouvel Obs n° 2378 du 3 au 9 juin 2010

La philosophie dans le vestiaire Par Aude Lancelin

...jamais le football n'a suscité autant de passion chez les intellos. Et de polémiques. A la veille de la Coupe du Monde, Aude Lancelin passe leurs essais en revue...

Son engouement persistant pour le foot, Finkielkraut le vit avant tout avec son fils de 21 ans qui l'appelle parfois depuis Los Angeles pour deviser en direct sur un match. « C'est pure hypocrisie ou snobisme social que de nier pour nous le pouvoir de divertissement et d'amusement des choses », s'excuse presque le professeur de Polytechnique en citant « la Crise de la culture ».

Aucun scrupule de cette sorte en revanche chez les trentenaires. Ainsi Gilles Vervisch, agrégé de 36 ans, fait paraître sans rougir une petite philosophie du football : « De la tête aux pieds »(Max Milo, 14,90 euros). Normalien et agrégé de philo lui aussi, Mathias Roux a fondé avec ses frères en 1994 un club d'amateurs où il tenait le poste d'arrière latéral. « Celui où le "pas bon" fait le moins de dégâts.» A 35 ans, il publie de son côté « Socrate en crampons »(Flammarion, 16 euros).

mardi 24 novembre 2009

La main de Thierry Henry: qu'est-ce qu'un arbitre? -2

Bien sûr, on peut toujours aboyer avec les chiens: dire que Thierry Henry est un tricheur, avouer que la France ne mérite pas sa qualification. Mais on peut aussi parler de l'arbitre. Non pas pour dire que c'est lui qui a fait une erreur, mais plutôt, pour expliquer l'issue paradoxale de ce match triché: l'arbitre a toujours raison, non pas parce qu'il a raison, mais parce qu'il est l'arbitre. Par suite, il est absurde de parler des erreurs de l'arbitre ou de la tricherie de Thierry Henry.
Qu'est-ce qu'un arbitre? C'est celui qui est désigné pour trancher le(s) litige(s) entre deux parties. En ce sens, le juge est l'arbitre qui doit trancher dans un procès opposant deux parties. On comprend sans doute l'intérêt qu'il y a à désigner un arbitre: si l'on attendait simplement que les deux parties se mettent d'accord, on pourrait attendre longtemps, pour la bonne raison qu'elle ne sont pas d'accord. C'est pourquoi on accepte de s'en remettre à la décision d'un tiers, dont on exige seulement qu'il soit impartial, neutre, c'est-à-dire qu'aucun intérêt ne le lie à une partie plutôt qu'à l'autre ("on ne peut pas être à la fois juge et partie"). Au football, par exemple, celui qui arbitre un match entre la France et l'Irlande doit être d'une nationalité différente de ces deux-là.
Conséquences? Thierry Henry n'a rien à se reprocher et c'est à peine si l'on peut dire qu'il a triché. Dans un procès judiciaire entre un plaignant et un défendeur, on n'aurait pas l'idée de reprocher à l'un et à l'autre d'avoir tout fait pour défendre ses intérêts. On admet même comme principe fondamental de la justice que tout homme à droit de se défendre et d'être défendu par un avocat. On ne lui demande pas de dire la vérité; on l'autorise, au contraire, à faire tout ce qu'il juge utile pour défendre ses intérêts. Après, c'est au juge d'évaluer la parole des uns et des autres, et de trancher. Et l'on n'aurait pas l'idée de reprocher au plaignant ou au défendeur la décision rendue par le tribunal. On ne peut s'en prendre qu'au juge: c'est lui qui a rendu la décision, et c'est à lui seul qu'on a donné toute l'autorité pour trancher. Il est donc absurde d'accuser Thierry Henry de tricherie. Il a tout fait pour donner un point à l'équipe de France, et si quelqu'un doit être tenu responsable de la victoire de la France, c'est l'arbitre. Certains disent qu'au foot, c'est l'arbitre qui marque les buts, en rigolant, mais au fond, c'est tout à fait vrai.
Alors, à mort l'arbitre? S'il n'y a pas de triche du joueur, il y a une erreur d'arbitrage? Non plus. Et ce, pour la même raison que la précédente: la décision appartient au seul arbitre. Bien entendu, on suppose que l'arbitre tranche et décide conformément à des règles qu'il doit appliquer: le juge du tribunal appuie ses décisions sur la loi juridique; l'arbitre de foot, sur les règles du jeu. Néanmoins, il faut admettre et accepter que sa décision est souveraine. C'est pour cette raison, d'ailleurs, qu'on n'a pas le droit de commenter une décision de justice. L'arbitre, c'est celui qui tranche, en dernier ressort.
C'est essentiel, parce que si les décisions de l'arbitre ou du juge étaient discutables, il faudrait un nouvel arbitre entre le juge et ceux qui discutent sa décision, etc. On n'en finirait jamais. On doit donc considérer que les décisions de l'arbitre sont indiscutables, parce qu'il arrive un moment où il faut bien que quelqu'un tranche, quels que soient les arguments, contestations ou réclamations des uns et des autres. Certes, il y a des règles au foot, comme il y a des lois juridiques. Mais s'il suffisait d'appliquer mécaniquement les lois dans un procès, il n'y aurait pas besoin de juge. Pourtant, on trouverait injuste que la même loi s'applique de la même manière à tous les cas particuliers: il y a toujours des circonstances particulières, des causes particulières, etc. Et c'est la raison pour laquelle on s'en remet au jugement d'un arbitre pour décider en quel sens et dans quelle mesure un cas particulier tombe sous le coup d'une loi générale. De la même manière, il n'est pas facile d'apprécier dans quelle mesure une main est une main; volontaire ou non? plutôt un coude qu'une main? etc. C'est pourquoi on s'en remet à un arbitre pour juger l'application des règles générales du football dans un match particulier.

Bien sûr, dans le cas de Thierry Henry, la main est incontestable, tout le monde l'a vue. Il n'empêche que ce match doit être jugé selon le même principe que tous les autres match: à la fin, c'est l'arbitre qui décide. Et tant pis s'il s'est mal ou pas conformé aux règles: le principe de base du foot, comme au tribunal, c'est que la décision appartient au seul arbitre, et à personne d'autre. Si on n'est pas content, on n'a qu'à changer les règles d'arbitrage du foot. En attendant, il n'y a aucune tricherie de Thierry Henry, ni aucune erreur de l'arbitre.

mardi 10 juin 2008

Roland Garros / Euro 2008 : qu'est-ce qu'un arbitre ?

arbitre

En suivant un peu la quinzaine de Roland Garros, on se rend compte d'une chose étrange : le tennis est le seul sport (à ma connaissance) où la décision des joueurs l'emporte sur le jugement de l'arbitre. En effet, quand une balle est criée "faute" (tellement fort qu'on croirait que le juge de ligne vient de perdre père et mère), certains joueurs peuvent contester ce jugement, comme on le voit encore mieux au football, où les uns et les autres font des pieds et des mains pour que l'arbitre revienne sur sa décision : "j'te jure, putain! C'est pas moi qu'ai niqué Mounia! C'est un sosie!"

Au tennis, l'arbitre de chaise peut tout à fait confirmer ou infirmer le jugement, et sa décision est en général, souveraine. Néanmoins, si un joueur accorde le point à son adversaire, même l'arbitre de chaise se soumet à sa décision. Par exemple, on peut souvent voir un service ou un coup jugés "faute". L'auteur conteste, et demande que l'on vérifie la marque. Si son adversaire s'approche de la ligne et la déclare "bonne", notamment en effaçant la marque avec le pied, l'arbitre se plie à la décision du joueur, sans même se déplacer. En bref, au tennis, l'arbitrage des joueurs, quand il est effectué au bénéfice de l'adversaire, prévaut sur les décisions de l'arbitre.

footIl n'en est pas du tout de même au football (ni dans aucun autre sport) : les décisions de l'arbitre sont souveraines et indiscutables, même si elles ne sont pas indiscutées : si un arbitre met un carton rouge à un joueur, l'équipe adverse ne peut pas décider d'annuler ce carton. D'abord, parce que ça ne se passe jamais comme cela. On n'a jamais vu une équipe contester un carton remis à l'adversaire. A vrai dire, même quand on sait pertinemment que le carton est injustifié, on se tait, trop content que l'arbitre ait affaibli l'adversaire. En revanche, quand la même décision est prise à l'encontre de sa propre équipe, on crie au scandale (et on a peut-être raison). Ensuite, même s'ils le voulaient bien les joueurs ne pourrait pas défendre leurs adversaires contre un arbitrage injuste. Au football, la décision de l'arbitre est absolument souveraine : si un joueur déclarait : "non, il ne m'a pas touché, vous pouvez annuler son carton", cela ne changerait rien. Ce ne sont pas les joueurs qui dictent ses décisions à l'arbitre, contrairement à ce qui se passe au tennis, pour une balle jugée "faute". Etonnant, non ?

Qu'est-ce qu'un arbitre ? C'est le garant de la justice: le tiers désigné ou reconnu par les parties (ou équipes), pour trancher en cas de litige ou de désaccord sur l'application des règles. Par nature, l'arbitre est neutre, et c'est la raison pour laquelle il est d'une nationalité différente des deux équipes en jeu, au football. Sa décision ne doit pas aller dans l'intérêt particulier d'une des équipes ou parties, mais elle doit donner à chacun selon ses mérites, conformément aux règles. Si les joueurs étaient les arbitres, on imagine qu'ils voudraient toujours juger selon leur intérêt, si bien qu'aucune décision ne serait prise. C'est pour cela qu'il faut un arbitre; si on demande aux parties intéressées de décider, elles affirmeront indéfiniment le contraire l'une de l'autre, conformément à leur intérêt. C'est pour cela que l'arbitre a toujours raison, non pas parce qu'il dit vrai, mais parce que c'est l'arbitre: quelle que soit sa décision, on doit s'y soumettre, parce que c'est grâce à lui que le jeu peut avancer.

On est donc surpris d'entendre ceux qui justifient les nouvelles lois pénales, comme la rétention de sureté, en se référant à la souffrance des victimes. La justice est rendue par le juge, au nom de la société, et doit donner à chacun selon ses mérites. Placer les victimes et leur souffrance, aussi profonde et compréhensible soit-elle, au centre du débat judiciaire, ce n'est pas rendre la justice, c'est satisfaire l'intérêt d'une partie. C'est un peu comme si une équipe, mettons l'Italie, était menée 1-0, et que l'arbitre, sans aucune raison, lui offrait un penalty, simplement parce que l'Italie serait triste de perdre le match.

tennisQuant à cette bizarerie du tennis, on l'expliquera par le fait que les joueurs de tennis sont vraiment fair-play (de l'anglais "fair", qui signifie "juste"). Les arbitres semblent savoir que les joueurs ont le souci de respecter les règles et de gagner sans tricher. Ils cherchent la performance et non pas la victoire. Et quand on gagne selon les règles, on est fort. Au contraire, y a un genre de mauvaise foi et de tricherie perpétuelle au football : les arbitres savent que les joueurs ne feront rien d'autre que de défendre leur intérêt particulier, même si les règles leur sont contraires. Malgré les grandes déclarations, aucun joueur de football n'est fair play : il faut les voir se tordre de douleur, simplement parce qu'un joueur adverse les a frôlés. On dirait que les joueurs de football tentent leur chance à chaque fois, comme des gamins, sans jamais se sentir responsables des règles du jeu, qu'ils abandonnent à l'arbitre, ce qui ne les empêche pas de le contester perpétuellement. C'est peut-être pour toutes ces raisons que l'Italie est championne du monde...